4. Entretien avec l’écureuil d’Amélie Charcosset 🐿

J'ai rencontré Amélie en participant à ses supers ateliers d'écriture. Elle est la première autrice à répondre à mes questions lou et foque sur son rapport à l'écriture. De belle petites noisettes à ramasser. Bonne lecture.

Flanquer la lumière
7 min ⋅ 07/02/2024

Le brise-glace

Ferme les yeux et imagine que lorsque tu écris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? Un écureuil. J’amasse beaucoup de matières, je fais des réserves et j’oublie souvent où je les mets…

La genèse

Quel est ton souvenir d’écriture le plus ancien ? Je dois avoir cinq ou six ans, ma mère m’apprend à lire (j’ai réclamé) avec une vieille méthode et je me retrouve à faire des lignes de lettres. Je dois faire des « e accent aigu » et je trouve une méthode pour optimiser mon temps : d’abord tous les « e » puis tous les accents. Je suis super fière mais ma mère m’engueule. Je trouvais que c’était une bonne idée, j’ai pas compris…

Est-ce que ça a été difficile d’assumer ton désir d’écrire ? Non j’ai toujours écrit, ça a toujours été un médium hyper important pour moi. Je n’ai jamais vraiment questionné ce désir.

Aujourd’hui quels sont tes thèmes de prédilection ? En ce moment j’écris sur la mémoire. Un de mes thèmes de prédilection ? Les interactions humaines : comment on fait lien entre nous ? [Je te recommande le podcast « ce qui nous lie »]

Quels genres as-tu exploré et souhaiterais-tu explorer ? J’ai exploré le roman, la littérature contemporaine agenre, ce qu’on appelle la « littérature blanche » ; la poésie, la littérature jeunesse, la nouvelle en vers libres. J’aimerais bien écrire un manuel de non-fiction et un roman en vers libres.

Le sens

Pourquoi écris-tu ? Ouf ! … [oui je sais, la question est vaste… Disons… as-tu conscience du fondement derrière ton élan d’écriture ? ] J’ai l’impression qu’écrire m’aide à mieux vivre dans le monde. Ça permet de vivre plein d’autres vies ; j’aime l’idée de pouvoir être plein de personnages. C’est aussi une façon de m’aider à me comprendre.

Virginie Despentes commence King Kong théorie par : « J’écris de chez les moches, pour les moches. » Et toi, tu écrirais de chez qui pour qui ? J’écris de chez les sensibles pour les sensibles.

La pratique

Où et quand écris-tu le mieux ? Depuis mon bureau où je suis en ce moment, depuis des apparts qu’on me prête, seule ou avec des personnes qui écrivent. Plutôt le matin, de moins en moins tôt parce que j’ai de plus en plus besoin de dormir.

Et à l’inverse dans quelles conditions es-tu sûre de ne jamais pondre une ligne ? S’il y a du bruit autour c’est compliqué, je dois mettre de la musique minimaliste qui me recentre. Ou un endroit où j’ai froid.

As-tu une routine d’écriture et si oui laquelle ? Oui, je commence ma journée de travail par une heure d’écriture, généralement de 9h à 10h.

Les temps sont durs, tu ne peux choisir désormais qu’un seul outil pour écrire : le bic, le feutre, le crayon de papier, l’ordinateur ou la machine à écrire ? L’ordinateur. [pourquoi l’ordi ?] j’ai douze mille carnets que je remplis mais pour les projets un peu longs, j’ai besoin de l’ordi car ma pensée va trop vite pour ma main.

Que fais-tu de tes brouillons ? Dans mes carnets, je garde tout. Sur l’ordi, j’utilise le logiciel Scrivener et tu as une option qui permet de prendre des captures écrans de tes textes, ça permet de suivre les modifications que tu fais. Je suis du genre à garder traces, beaucoup…

Partages-tu les coulisses de ton travail d’écriture ? Oui, j’adore partager les coulisses parce que j’adore écouter ou lire les coulisses des autres. Je trouve ça hyper nourrissant. C’est important pour ma propre pratique. Sur Tipeee, des gens sont abonnés pour lire mon journal d’écriture.

Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui t’a libérée ? J’adorerais te dire « me juger » mais c’est pas vrai.

Le meilleur conseil qu’on t’ai jamais donné pour écrire ? Tu ne peux pas retravailler un texte qui n’existe pas.

La traversée du désert

T’est-il arrivée de ne plus écrire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? Plus écrire du tout, non. J’ai toujours eu des blogs, écrit beaucoup de mails ; j’ai une newsletter depuis longtemps où je suis très régulière. J’ai plein d’espaces différents pour écrire. Par contre, sur l’écriture de roman c’est différent. Je ne voulais pas répéter l’erreur commise pendant l’écriture de mon premier roman  - enfin ce que je considérais être une erreur – soit d’amasser tellement de matière (des scènes, des bouts de scènes, des idées…) que le moment venu de tout retravailler, j’étais découragée et je n’ai pas utilisé grand-chose. Quel temps perdu ! Pour mon roman en cours, j’ai pris le temps de réfléchir aux scènes que je voulais mais comme je ne savais pas ce que je voulais… je n’ai pas écrit pendant six mois ! Au bout d’un moment, je me suis dit que je faisais fausse route.

Quelle est ta plus grande difficulté actuelle ? A l’instant T, le texte est douloureux à écrire. J’ai à la fois pas envie de faire autre chose et à la fois envie de tout faire sauf ça. [du coup tu fais quoi ?] Je fais en essayant de prendre soin de moi avant, pendant et après. [« prendre soin » c’est-à-dire ?] J’essaye de me tenir un discours bienveillant : « ok, c’est inconfortable, pas besoin de tout écrire mnt, à 10h je sais que j’arrête d’essayer… » Je me donne un cadre temporel pour me canaliser, je ne me force plus.

Comment gères-tu les moments de découragement ? [rires] Je vais relire mes anciennes newsletter où j’écris pour aider les gens dans leur créativité. Et ces NL me font du bien ! J’en parle aussi avec d’autres personnes qui écrivent pour me rendre compte que le découragement n’est qu’un cycle. Je relis mon journal d’écriture pour me rendre compte que je suis déjà passée par ce cycle. Et enfin, parfois il faut juste accepter de lâcher : aller faire autre chose, partir en vacances, ne pas écrire.

 

L’inspiration

Quel livre aurais-tu aimé écrire ? [gros yeux] c’est dur pour moi de ne choisir qu’une seule réponse ! Un livre de Clémentine Beauvais … Songe à la douceur.

Ce soir, c’est un dîner très, très spécial, tu peux y inviter trois auteur.es de toutes époques confondues ? Qui est à table avec toi ? Clémentine Beauvais, Julia Kerninon (dont je t’invite d’ailleurs à lire Liv Maria) et Anne-Laure Bondoux. Mais je crois que je n’oserais pas leur parler…

 

La relecture

Es-tu une traqueuse ou une faiseuse de fautes ? Plutôt une traqueuse.

Dany Laferrière dit : « Je ne donne à personne qui ne soit pas un éditeur mon livre. Même ma femme ne lit jamais avant que mon livre ne soit en librairie. L'écriture est une affaire personnelle, on doit y aller soi-même. » Fais-tu relire tes écrits et si oui par qui ? Oui je fais relire mes écrits par des amies qui écrivent et des amies beta lectrices qui n’écrivent pas mais lisent volontiers.

 

La solitude. Continue cette phrase : « la solitude pour écrire c’est… »

La solitude pour écrire, c’est souvent nécessaire et potentiellement abyssal. Abyssal car parfois j’ai l’impression de me perdre dans le texte, que c’est trop dur. Le système de soutien autour de moi évite que ça reste « abyssal » trop longtemps.

Quel est ton rapport à la solitude ? J’adore être toute seule, j’en ai besoin. J’aime beaucoup être avec des gens aussi mais disons… dans des conditions spécifiques et cadrées [rires]. Si l’écriture est solitaire, le processus d’écrire ne l’est pas. J’ai beaucoup d’échanges autour de l’écriture en continu.

Ecris-tu seule et/ou accompagnée ? Je fais des ateliers et des résidences avec des amies. J’ai testé sur plusieurs formats avec 2, 3 ou 4 personnes, on réserve nous-même le lieu. Je trouve ça très nourrissant, même si on est plus ou moins efficace en fonction de l’état d’esprit, du moment... En résidences, on ne fait pas qu’écrire, on peut envoyer des manuscrits, relire nos notes d’intention. Par exemple, pour mon premier roman, j’avais fait une campagne de financement participatif, j’ai préparé la page Ulule pendant une résidence.

 

L’ouverture au monde

Est-ce que c’est difficile d’envoyer ton manuscrit à un éditeur ? C’est flippant oui, un mix de : « j’ai envie que ça marche, j’ai aucune chance, je vais recevoir un courrier trop méchant… » Après avec la répétition, il y a moins d’enjeux ; c’est pour ça qu’en parallèle de mon roman, j’essaye de répondre à des appels à texte pour que ça devienne plus simple. Dans les derniers refus que j’ai reçus, j’ai un petit coup de déception mais ça ne pourrit pas ma journée, ne me donne pas envie d’abandonner. J’ai dédramatisé le truc.

Edition et/ou autoédition, qu’as-tu exploré ? J’ai exploré les deux : une toute petite maison d’édition très chouette où on est en contact avec les fondateurs en publiant un livre-objet ; une grosse maison d’édition en lien avec la directrice de collection, pour une nouvelle, très sympa aussi ; l’autoédition pour mon premier roman. Pour mon prochain roman, j’aimerais une maison d’édition traditionnelle notamment pour pouvoir postuler à des résidences réservées aux auteurices (la nouvelle, c’est un peu léger pour candidater). Autant j’ai adoré l’autoédition, autant la diffusion est difficile. Après si je ne trouve pas, je ne suis pas fermée à l’autoédition.

Publies-tu sur les réseaux sociaux pour montrer ton travail ? Quel est ton retour d’expérience sur les réseaux, beaucoup décriés pour leur impact négatif sur la santé mentale et l’estime de soi ? Je me suis beaucoup servie de Facebook et j’ai complètement arrêté parce que je trouvais ça chronophage, que mon temps d’écriture était pris pour les réseaux au détriment de mes projets. Récemment j’ai ouvert un compte Insta, d’abord pour voir d’autres comptes, puis j’ai posté quelques poèmes mais je suis un peu dubitative. Ça permet de toucher d’autres gens qui ne sont pas abonnés à ma NL mais je n’ai pas envie que ça prenne plus de place que ça.

Quels autres outils, réseaux, plateformes utilises-tu pour montrer ton travail ? La NL c’est trop bien et j’adore Tipeee… enfin je n’adore pas les défauts de fonctionnement de la plateforme mais j’adore le concept. C’est un espace où je publie mon journal d’écriture et les « parlotes créatives » sont nées via Tipeee avec une super communauté. J’aimerais prochainement faire un discord pour regrouper des gens qui ont des intérêts communs.

Si demain ton livre devenait bestseller, comment vivrais-tu la célébrité ? Pas très bien. Je pense que ça m’épuiserait car j’ai besoin de beaucoup de temps toute seule. Ça me prend beaucoup d’énergie d’être avec d’autres gens. En ce moment, je donne des cours de FLE, c’est intense, il y a tellement d’interactions qu’à la fin de la journée j’ai l’impression de ne plus avoir de place dans ma tête. Après je serais heureuse que le texte touche d’autres personnes, ça m’intéresserait de rencontrer mes lecteurices pour échanger.

 

Légitimité et précarité

Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu réponds quoi ? Maintenant, je réponds : « j’écris et j’accompagne à l’écriture. »

Serais-tu à l’aise de dire « je suis artiste » ? Non, pas vraiment. J’ai failli ne pas répondre à un appel à projet de podcast qui était destiné - je cite - « aux artistes de Suisse romande. » Et finalement, j’ai été lauréate !

Et le statut d’auteure, c’est encore difficile à assumer ? Oui, parce que j’écris lentement et que j’imagine que les gens pensent : « si ça prend 8 ans d’écrire un livre, c’est qu’elle doit pas vraiment être en train d’écrire… » Et puis derrière la question « qu’est-ce que tu fais ? », c’est « comment tu gagnes ta vie ? » et je ne gagne pas ma vie en écrivant.  Je me souviens, il y a 10 ans, je faisais beaucoup d’auto-stop, j’ai rencontré un couple et quand je leur ai demandé ce qu’ils faisaient, la femme a répondu : « j’écris ». Je m’étais dit : « waouuuu ! » Maintenant je dis pareil qu’elle, elle m’a inspirée, je pense encore beaucoup à elle.

Vis-tu de l’écriture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ? Je ne vis pas de mes droits d’auteur mais je vis d’activités entrepreneuriales autour de l’écriture et de l’enseignement de FLE. J’ai un travail totalement en lien avec l’écriture. Et non, ce n’est pas un objectif car j’ai des processus d’écriture assez longs et ça me mettrait trop de pression.

 

La passion

Qu’as-tu fait de plus fou par amour pour l’écriture ? Premièrement, j’ai rencontré mon amoureux avec qui je suis depuis plus de 10 ans. Il est tombé sur mon blog, il m’a écrit, on est devenu amis et on s’est mis ensemble au bout de quelques années. Deuxièmement, j’ai lu un livre qui m’a bouleversée quand j’avais 15 ans, j’ai tapé le nom de l’autrice sur internet, j’ai trouvé son adresse postale, je lui ai écrit une lettre et c’est devenu une très grande amie.

Si je devais mourir ce soir, quel livre me recommanderais-tu de lire à tout prix ? Mon désir le plus ardent de Pete Fromm. C’est une histoire d’amour que je trouve incroyable et qui parle aussi de la mort.

Je suis un génie, tu viens de frotter ma lampe et je t’accorde un vœu en lien avec l’écriture. Que me demandes-tu ? La certitude de pouvoir arriver au bout de mes projets.

 

En un mot

Ecrire c’est … chercher

Pour écrire j’ai besoin de… vulnérabilité

Si je ne pouvais plus écrire, je… dépérirais

 

Comment découvrir ton travail ? www.ameliecharcosset.com/newsletter

Merci Amélie !

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La bise

KK

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Flanquer la lumière

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mère à boire, à la fois récit et poésie, aborde l’entrée en maternité et paraitra cette année.

Elle anime des ateliers pour apprendre à transformer une idée en histoire et dénouer les nœuds qui nous empêchent de créer.

Née en 1990 pendant une tempête, elle vit entre Normandie et Bretagne.

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