18. Vivre ensemble sous un même toi

Carnet de bord d'une femme-🦒

Flanquer la lumière
6 min ⋅ 28/01/2026

Sécheresse de janvier, richesse de fermier


La puissance du Ka et autres histoires d’appellations

Dimanche 4 janvier 2026 hameau breton

11h04

Ça fait longtemps que je cherche comment partager ce qui me traverse pour me connecter à mes pair*es par les mots. Je lutte avec la peur d’être lue telle que j’écris quand je travaille à transformer mes journaux intimes en journaux extimes. La poétesse Milène Tournier parle de “journal ouvert”, j’aime beaucoup.

Je suis une afficionada du journal intime. J’en écris et j’en lis. L’intimité des « histoires réelles » me donne accès à une forme de vérité et je crois que les vérités, mises bout à bout, forment la grande histoire de l’humanité. J’aime ce qui s’écrit en secret, à l’ombre d’une plume, ce qui sort malgré nos censures et jugements intérieurs. On apprend tellement de choses dans un journal intime sur une époque, une société, une personne. Sur la Vie.

Mon fils d’un an vient de pénétrer dans ma zone de concentration. Il fait des borborygmes en entreprenant de vider soigneusement les étagères de mon bureau. Mes pensées vont vers lui alors je vous parle de lui. Mon fils s’appelle… Utiliser son prénom ou la première lettre de son prénom ? Trouver un autre prénom ? Flouter, cacher ou révéler une partie de son identité ? Envie de faire simple et vrai par ici. Mon fils s’appelle Léo. Il vient d’ailleurs de trouver une plaquette de dolipranes dans un tiroir. Ça fait du bruit, ça l’intrigue. Je dois veiller à ce qu’il n’avale pas un cacheton. Je l’écris pour m’en souvenir. Les mots, sur l’écran ou sur le papier, ont tendance à m’absorber.

La façon de nommer les êtres. J’y pense souvent. Quand j’écris, j’y pense doublement.

Plus tôt, dans la voiture, j’ai écouté cet épisode du podcast Les Lueurs. L’interviewé, un dénommé Père Joseph, vient raconter son parcours incroyable. Le gars avec son humour, sa simplicité et la profondeur de son expérience me surchamboule. Et pour revenir au sujet, il change de prénom par trois fois. À 7 ans, il est arraché brutalement à « Youssef » pour devenir Alain ; il retrouve sans prévenir Youssef à la majorité et finit par adopter Père Joseph quand il rentre dans les ordres. De quoi perdre la boule mais apparemment pas la foi.

Le soir même, drôle de synchronie, je décide de changer mon nom d’autrice. Je remplace « Kastel Ka » par « AnneSo Ka ».

J’ai créé Kastel Ka en 2021. J’avais besoin d’un pseudonyme pour assumer mon désir d’écriture ; j’avais besoin de m’éloigner de mon nom de famille et du prénom que mes parents ont choisi pour moi.

Depuis plusieurs semaines, je me suis surprise à avoir envie de retrouver Anne-So dans mes projets artistiques. Mais je veux garder le Ka que j’avais ajouté après Kastel en ouvrant un compte Facebook qui insistait pour que je renseigne un prénom et un nom, alors que je n’avais que Kastel en tête. Ma rencontre avec le « Ka » s’est donc faite par contrainte créative. C’est bien plus tard, intriguée par mon propre choix, que j’ai fait des recherches sur ce fameux « Ka » et je ne m’attendais pas à ça.

Si vous ouvrez la fiche Wikipédia du Ka, vous trouverez une variété d’acceptions surprenantes mais voici la définition qui m’a le plus marquée : « Le Ka est une notion que les égyptologues ont décidé de traduire par « double ». Ce double jouit d’une vie propre, il est le souffle vital de l’être, sa volonté et sa force pour accomplir les actes de la vie. » Voire cet article.

Aurais-je pu mieux choisir ?

AnneSo Ka, c’est le champ des possibles. Matronyme-reliure entre tous les chapitres de ma vie, Matronyme de l’unité.

Je me reli… j’hésite toujours sur l’orthographe entre un « s » ou un « e » mais la faute n’existe pas car en me relisant, je me relie à moi-même.

11h46


Pourquoi c’est difficile d’imaginer que les petits garçons puissent devenir des hommes violents

Mardi 6 janvier 2026 hameau breton

8h29

J’ai découvert le podcast Pas mes fils de Julie Gavras produit par Louie Media. Une mère qui mène l’enquête pour comprendre pourquoi elle a autant de mal à imaginer que ses fils puissent devenir violents envers les autres et surtout envers les femmes.

Dans l’épisode 1, elle parle de cette fameusement triste expression « le choix du roi » qui peut sortir de certaines bouches quand on attend un garçon. Elle m’apprend que dans certains pays comme l’Inde, le Bangladesh, la Chine ou la Corée du Sud, les parents avortent dès qu’ils apprennent que le bébé est une fille. On parle de 200 000 « avortements sélectifs » chaque année. Slurg. Je dévale en moi-même. Ce genre de pratique, je pensais que ça appartenait à un autre siècle, révolu. Je me trompe. Je vis en France dans une société certes inégalitaire mais qui me fait jouir de nombreux droits en tant que femme. Je vis dans une bulle. Et quand j’entends ce genre d’horreurs, je peine à y croire. Comme Julie Gavras peine à croire que ses garçons sont de potentiels violeurs.

Le thème de ce podcast me concerne car mon fils a un an aujourd’hui. Avec le papa, nous lui avons soufflé à 7h30 un « joyeux anniversaire » pâteux, nos deux têtes ayant du mal à sortir de leur cul. Depuis quelques temps, Léo fait des cauchemars stridents qui le réveillent plusieurs fois par nuit et que seule la présence à ses côtés d’un corps parental parvient à dissiper. Le plus dur dans la problématique du sommeil avec les enfants en bas-âge, ce n’est pas le manque mais la déshabituation. Ton enfant se met à dormir 8 heures sans un seul réveil, tu te gargarises de cette avancée et bam ! il se remet à déchirer les nuits en trois, quatre lambeaux. L’habitude a un goût doux-amer.

Fin de la digression dodo. Si vous avez envie de comprendre comment filles et garçons sont formaté*es depuis des millénaires et comment l’éducation peut faire évoluer le schmilblick, je vous recommande d’écouter ce podcast bien documenté (quoiqu’un peu trop musical à mon goût, le silence c’est bien aussi).

9h03


Espérer qu’écrire sur ses proches ne les éloignent pas trop

Mercredi 7 janvier 2026   hameau breton

8h39

C’est compliqué le deux. La vie à deux. En couple. Sous un même toit.

Sous un même toi ?

En théorie, je sais que mon partenaire a le droit d’être frustré par mes comportements. En pratique, j’aimerais qu’il garde ses reproches en lui et passe à autre chose.

En théorie, je comprends beaucoup de choses. Je pourrai blablater longtemps sur l’art de la communication, ce qu’il convient de dire, pas dire, les baguettes qu’on peut prendre, les éponges qu’on peut jeter. En pratique, c’est souvent compliqué de changer. Je suis freinée par mes peurs, mes croyances, ce que j’ai vécu dans mon passé et qui s’est calcifié, malgré moi, en règles de vie. Il faut, il faut pas, ça se fait, ça se fait pas.

Je m’arrête, doigts en suspens sur les touches ; je cherche comment vous parler d’Antoine, de notre deux. Je cherche comment dévoiler tout en préservant ; j’imagine Antoine me lire et me reprocher (encore) de partager son intimité. Je lui dirai qu’il s’agit aussi de la mienne. Bienvenue dans les eaux troubles du deux.

Raconter ses proches est un casse-tête délicat. Rose Lamy en parle dans son livre En bons pères de famille :

… on s'est inquiété de ce que je pourrais écrire sur mon père. On craignait que je le décrive en monstre [...] « ta maman exagère peut-être ? » ; « tu n'as pas peur de briser la famille ? » ; « est-ce que tu as vraiment besoin d'en parler au monde entier ?

Cette dernière question tape dans le mile : pourquoi ce besoin de transformer son privé en public ? Ecrire une autobiographique ? Prendre un selfie ? Peu importe le format, l’objet du fond reste le même : parler de soi, montrer de soi.

Et Rose Lamy de conclure :

J'espère que ma famille saura voir que ce livre est un geste d'amour et de réparation, pour mon père et pour nous, et l'occasion d'une réflexion générale sur le secret de la violence des patriarches, bien gardé au sein même des cellules familiales où elle est perpétrée. 

Nous espérons tous*tes qu’écrire sur nos proches ne nous éloignent pas trop…

9h24


Servons-nous de nos égos soumis pour fucker les égos dominants

Vendredi 9 janvier 2026     appartement marin      

8h32

Je vous écris après avoir passé la nuit avec la tempête Goretti. (Le jeudi soir, je négocie avec Antoine une soirée pour moi toute seule que je passe dans un appartement de famille à la mer. Privilège immense mais comme tout privilège, il faut commencer par se battre pour l’avoir.)

Pointe de vent à 213km/h. Le souffle déchainé de l’air contre la pierre. Les murs si durs qui semblent chavirer comme en pleine mer. Le claquement des volets m’a obligée à mettre des boules quies, et Dieu sait comme je déteste dormir avec des trucs dans les oreilles. Pas le choix.

Tiens, le choix. Parlons-en.

Ce matin, au petit-déjeuner, je me suis mise à parler toute seule dans la cuisine. Face à un micro imaginaire, j’expliquais à un×e journaliste qui m’interviewait que j’étais : « écolo par orgueil ». J’imaginais cette phrase reprise dans les médias et devenir culte. J’assume ce genre de délire. J’assume de parler seule, depuis des années, et pour assumer avec moi, je vous conseille l’éclairant Enfin Seule de Lauren Bastide.

Je suis écolo par orgueil.

Je passe des heures à rechercher sur internet comment arrêter de me faire prendre pour une conne. Par exemple :

  • Quelle est l’alternative aux réseaux sociaux dont je rappelle que Facebook, Instagram et What’s app sont détenus par le groupe Meta, lui-même détenu majoritairement par Marck Zuckerberg, un multimillionnaire connu pour ses propos extrêmement respectueux envers les femmes ? J’ai aimé cet article  (dont vous excuserez la police et les couleurs) qui témoigne des possibilités, en tant qu’artiste ou entrepreneur×se de se rendre visible sans passer par les réseaux. Ou les limiter. J’en reparlerai plus longuement.

  • Quels paramètres activer pour que l’IA ne lise pas les mails personnels que j’envoie ? Si, comme 1,8 milliards de personnes, vous avez un Gmail, je vous laisse consulter cette page pour apprendre comment désactiver en deux clics la lecture de vos mails par Gemini, l’IA de Google.

  • Quelle est l’alternative à la messagerie Gmail qui lit tous mes mails en se fichant bien de ces notions has been de confidentialité et vie privée ? J’ai créé une adresse sur Protonmail. A voir ce que cela donne dans le temps.

  • À quelle banque confier ses pépettes pour éviter de financer sans en être averti×e des projets écocides ? Je n’ai pas encore transféré mon compte courant mais j’ai choisi d’ouvrir un compte commun sur hélios et j’en suis tout à fait satisfaite.

Ça me prend de plus en plus souvent, ces pics de lucidité suivis de pics de révolte. Et dans ces prises de conscience humiliantes, j’ai envie de tout casser...

Si l’on veut appliquer une éthique qui consiste à vivre en égalité et harmonie avec l’ensemble des êtres vivants sur cette planète, il s’agit de passer chaque pan de sa vie au microscope : la banque qui garde mes sous, les fringues, les produits et les denrées que j’achète, les logiciels et plateformes que j’utilise... L’hyperconsommation et l’hégémonie des marques américaines et autres GAFAM ont tout infiltré. C’est vertigineux, c’est épuisant. Et face au vertige, on est bien tenté de foutre la tête dans le sable après avoir invoqué quelques mantras de DP (dev perso) : « et si on lâchait prise un peu ? » ou de manière plus fataliste : « faut bien mourir de quelque chose ! ».

Le combat est infini, je sais. Alors allons y mollo, par étape. Commençons par ce qui nous agace, nous active, nous blesse le plus. Choisissons nos batailles car la cause – celle d’arrêter de se faire manipuler pour servir l’hybris démesurée d’une poignée de cinglés – me parait noble.

Servons-nous, à nos niveaux, de nos égos soumis pour fucker les égos dominants.

9h19

Post de Bon Pote sur insta Post de Bon Pote sur insta


Merci de me lire, n’hésitez pas à m’écrire.

À bientôt !

AnneSo

🔆: pour corriger les fautes, je n’utilise que mon cerveau, il peut rester des coquilles. De manière générale, aucune IA dans mon travail. Les photos sont les miennes, retouchées par un filtre que j’aime bien. Demandez-moi avant usage.

Flanquer la lumière

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mère à boire, à la fois récit et poésie, aborde l’entrée en maternité et paraitra cette année.

Elle anime des ateliers pour apprendre à transformer une idée en histoire et dénouer les nœuds qui nous empêchent de créer.

Née en 1990 pendant une tempête, elle vit entre Normandie et Bretagne.

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