Le brise-glace
Ferme les yeux et imagine que lorsque tu écris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ?
Un cheval qui galope ! Je note Ă©normĂ©ment de choses et parfois ma main nâarrive mĂȘme plus Ă suivre mes idĂ©es. Jâai fait une association entre le cheval et lâesprit qui galope.
La genĂšse
Depuis quand Ă©cris-tu ? jâai commencĂ© en sixiĂšme Ă Ă©crire mon journal intime et depuis jâai des tas de journaux dans ma cave. Je dĂ©marre la poĂ©sie au lycĂ©e et la fiction en prose vers 20 ans.
Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile dâassumer ton dĂ©sir dâĂ©crire ? ça nâa pas Ă©tĂ© difficile, câĂ©tait une voie de consolation pour mâexprimer parce que je nâai pas pu ĂȘtre comĂ©dienne, mon premier dĂ©sir. LâĂ©criture Ă©tait naturelle contrairement Ă lâart dramatique. Je me disais Ă 15 ans « je veux ĂȘtre actrice et jâĂ©crirais quand je serai vieille ».
Le sens
Pourquoi Ă©cris-tu ? As-tu conscience du fondement derriĂšre ton Ă©lan dâĂ©criture ? Jâai lu un livre de Rosa Montero, Le danger de ne pas ĂȘtre folle et je mây suis bcp retrouvĂ©e : cette angoisse du temps, ce besoin de fuir dans lâimagination, cette frustration du rĂ©el... On le retrouve dans mes textes. Câest cathartique.
Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « JâĂ©cris de chez les moches, pour les moches. » Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? JâĂ©cris de chez les taré·es pour les taré·es (rires).
Tu Ă©cris sur quoi ? je suis en train de lire Bernard de MontrĂ©al, un Ă©crivain un peu perchĂ© et ça me passionne. Je mâintĂ©resse aux biopics, aux « dâaprĂšs une histoire vraie » ; aux thĂšmes qui sont inspirĂ©s du rĂ©el, au besoin et Ă la puissance que ce soit « vrai ».
Penses-tu prendre des risques avec certains sujets ? quand jâĂ©cris, jâĂ©cris souvent pour quelquâun et câest prendre un risque vis-Ă -vis de cette personne si iel le lit.
La pratique
OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? jâĂ©cris chez moi, le plus souvent sans musique, dans le silence. Je ne supporte pas dâĂ©crire dans un lieu public parce que jâai lâimpression que lâon regarde mon Ă©cran, mĂȘme si je sais que câest pas vrai.
As-tu une routine dâĂ©criture et si oui laquelle ? jâĂ©cris plus au feeling, je nâai pas de rituel mais jâai besoin dâĂȘtre chez moi, je suis entourĂ©e de mes livres, mon environnement. [ta routine câest ton espace de travail ?] Oui.
Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais quâun seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, lâordinateur ou la machine Ă Ă©crire ? lâintime je lâĂ©cris sur le cahier et la fiction sur lâordi ; je prends bcp de notes sur mon tĂ©lĂ©phone. Chaque outil a sa fonction, donc difficile de choisir.
Que fais-tu de tes brouillons ? je garde mes versions prĂ©cĂ©dentes. Comme je suis un peu parano, je mâenvoie toujours la derniĂšre version par mail. Pour les journaux, yâa une part de moi qui a envie de tout foutre Ă la poubelle, parce que je sais que je ne relirai jamais tout mais je les garde quand mĂȘme.
Partages-tu les coulisses de ton travail dâĂ©criture Ă tes amis, sur les rĂ©seaux ? jâenvoie Ă ma mĂšre qui est une grande lectrice et qui est assez dure avec moi. Je me dis « si ça lui plait, ça plairait Ă tout le monde ».
Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui tâa libĂ©rĂ©e ? avant jâĂ©crivais trĂšs lentement, je repassais sur toutes mes phrases. Jâavais des premiers jets plutĂŽt bien faits mais câĂ©tait Ă©puisant. Aujourdâhui, jâessaye de mâempĂȘcher de relire tout de suite, je garde lâesprit critique pour plus tard afin dâĂȘtre la plus libre possible dans lâĂ©criture du premier jet.
Le meilleur conseil quâon tâai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? Ă©couter le ton, la voix, la couleur, le motif du texte et les garder tout au long du livre. Ecouter, câest important.
La traversée du désert
Tâest-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? un thĂ©rapeute mâa dit un jour « lâĂ©criture sera un outil pour vous, vous nâĂȘtes pas du tout faite pour ça », ça mâa beaucoup marquĂ© parce que lâĂ©criture Ă©tait toute ma vie. Paradoxalement, Ă cette Ă©poque je nâai jamais autant Ă©crit et je me disais que je nâallais rien en faire. Ne pas Ă©crire du tout ? Jâadore les dĂ©buts, imaginer lâintrigue, les personnages, faire des plans et parfois le problĂšme, câest que je ne passe pas Ă lâacte de lâĂ©criture. Câest ce qui se passe maintenant⊠[je crois quâil va y avoir un lien avec la question suivante]
Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? me mettre Ă Ă©crire ! Le dĂ©calage entre ce que jâimagine et ce que je produis est dĂ©stabilisant.
Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? en gĂ©nĂ©ral, je me rĂ©fugie dans la lecture, soit des textes dâĂ©crivains sur la lecture, soit des romans, ça me nourrit.
Lâinspiration
Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? DâaprĂšs une histoire vraie de Delphine de Vigan, ce livre est gĂ©nial, il y a plusieurs niveaux de lectures.
Ce soir, câest un dĂźner trĂšs, trĂšs spĂ©cial, tu peux y inviter trois auteurices de toutes Ă©poques confondues ? Qui est Ă table avec toi ? Rilke, Barjavel et Eluard ! [tu rĂ©ponds super facilement] Ces trois lĂ me touchent beaucoup, mĂȘme si jâen ai plein dâautres. [je mâen doute !]
La relecture
As-tu besoin de faire relire tes Ă©crits et si oui par qui ? je demande rarement aux gens de me lire, en gĂ©nĂ©ral câest eux qui me demandent quand je leur parle de ce que jâĂ©cris. Pour la relecture, jâose pas trop demander et jâai peu de gens autour de moi qui pourraient le faire, Ă part ma mĂšre.
La solitude
Continue cette phrase : la solitude pour Ă©crire câest⊠essentiel.
Quel est ton rapport Ă la solitude en gĂ©nĂ©ral ? jâen ai besoin et je lâaime. AprĂšs, pour mon Ă©quilibre, jâai besoin dâen sortir. Jâai envie de citer Picasso qui disait : « rien ne peut ĂȘtre créé sans la solitude, je me suis créé une solitude que personne ne soupçonne. » Dans la crĂ©ation pure, on est obligĂ© dâĂȘtre seul.
Lâouverture au monde
Est-ce que câest difficile dâenvoyer ton manuscrit Ă un Ă©diteur ? câest pas difficile, en gĂ©nĂ©ral quand jâenvoie, je suis assez sĂ»re de moi et je connais aussi le systĂšme, trĂšs peu dâĂ©crivains sont publiĂ©s. Je nâai pas plus dâattentes que ça.
Edition et/ou autoĂ©dition, quâas-tu explorĂ© ? que lâĂ©dition classique. Mes nouvelles sont publiĂ©es dans des revues comme la revue Saint Ambroise. [LâautoĂ©dition tu en penses quoi ?] Je ne sais pas trop⊠De ce que jâai lu, je ne me reconnais pas dans ces univers fantaisistes ou feel good. Je tâavoue que je suis flemmarde, alors faire la couverture, la commâ et tout⊠Jâen suis pas lĂ et jâadmire les gens qui le font.
Quels autres outils, rĂ©seaux, plateformes utilises-tu pour montrer ton travail ? non, je cite les auteurs que jâaime et je me cache derriĂšre ça. Quand je mets une phrase de moi, vite, je mets une citation de quelquâun dâautre !
Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? si jâarrive pas Ă Ă©crire une phrase sur Insta⊠(rires) Il y a une part de moi qui rĂȘverait de cette reconnaissance mais je flipperais de dingue. Jâai vraiment besoin de travailler sur le regard de lâautre.
Légitimité et précarité
Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu rĂ©ponds quoi ? je dis toujours « actuellement » je suis biographe. En fonction de la personne, je prĂ©cise que jâĂ©cris pour moi ou pas.
Est-ce que le statut dâauteurice est difficile Ă assumer ? avec la biographie, je peux tricher et dire que je suis autrice. Et ça me fait moins peur que de dire « Ă©crivaine », ça câest lourd.
Est-ce que tu te considĂšres comme une « artiste » ? oui et non parce que jâai pas Ă©tĂ© reconnue Ă la mesure de ce que jâespĂšre. Jâai un tempĂ©rament tourmentĂ© artistique et je suis encore en attente de cette reconnaissance et de cette validation.
Ăa veut dire quoi pour toi ĂȘtre artiste ? je citerai (encore) JR : « lâart ne sauve pas le monde mais il permet de modifier les perceptions ». Je trouve ça trĂšs vrai, on a tous une rĂ©alitĂ© commune et lâartiste arrive Ă la transformer Ă travers son canal, son prisme.
Vis-tu de lâĂ©criture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ? en tant que biographe, je gagne ma vie mais mon but est dâĂ©crire pour moi. Mais jâai une croyance profonde qui me dit que câest quasi impossible.
La passion
Quâas-tu fait de plus fou par amour pour lâĂ©criture ? plus jeune, vivre des choses un peu folles pour pouvoir les Ă©crire aprĂšs, sans forcĂ©ment le prĂ©mĂ©diter. [tu peux nous en dire plus sur ces « choses folles » ?] Par exemple, je suis partie du jour au lendemain en Argentine rejoindre un DJ BrĂ©silien dont mâavait parlĂ© un mec russe qui vivait Ă Madrid oĂč je vivais aussi. Et je suis toujours en contact avec ce DJ (rires)
Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je tâaccorde un vĆu en lien avec lâĂ©criture. Que me demandes-tu ? la capacitĂ© Ă manifester tous les projets qui me traversent la tĂȘte, Ă Ă©crire tout ce qui me vient.
En un mot
Ecrire câest⊠se relier.
Pour Ă©crire jâai besoin de⊠silence⊠non de solitude !
Si je ne pouvais plus écrire, je⊠me résignerais à lire.
Comment découvrir ton travail ?
Insta : @marinef28
Merci Marine et bonne route Ă toi !
Kastel Ka
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