8. Entretien avec l'écureuil d’Anne Monneau 🐿

J'ai rencontré Anne en participant au festival Ecrire ! qui s'est déroulé à Rennes en mars dernier. Elle animait une table ronde sur l'auto-édition et son intervention m'a beaucoup inspirée. Voici les réponses de son écureuil intérieur à mes questions. Bonne lecture pralinée !

Flanquer la lumière
7 min ⋅ 03/04/2024

Le brise-glace

Ferme les yeux et imagine que lorsque tu écris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? un écureuil, je sais pas pourquoi, peut-être pour le côté petites pattes vives, très alerte. Son objectif est de trouver une noisette, il va droit au but, et puis il passe à autre chose très rapidement.

La genèse

Depuis quand écris-tu ? je distingue deux périodes. J’ai écrit mes premiers poèmes à l’âge de 8 ans et ma carrière d’écrivaine a commencé en 2019, vers 25 ans. Entre temps, j’avais arrêté d’écrire, je me souviens mal de cette période. En 2019, j’ai vraiment pris conscience que j’étais écrivaine, que j’avais une pratique régulière, que l’écriture était plus qu’un medium mais une discipline artistique.

Est-ce que ça a été difficile d’assumer ton désir d’écrire ? ça l’a été et ça l’est toujours car j’ai l’impression de ne jamais accorder assez de temps à l’écriture. J’aime faire du jardinage, de la photographie et je me disais que si écrire n’était pas un désir unique, ce n’était pas un vrai désir. Je commence à accepter que ces activités s’interconnectent entre elles. Avant j’avais l’impression de devoir prioriser mes passions et qu’écrire devait être la première.

 

Le sens

Pourquoi écris-tu ? As-tu conscience du fondement derrière ton élan d’écriture ? c’est le gros problème de ma vie, je ne sais pas jamais pourquoi je fais ce dont j’ai envie. [Est-ce un problème ?]  Oui, ça interroge sur la motivation. On parle beaucoup d’identifier ses motivations pour aller au bout d’un projet. Or chez moi, c’est mon cerveau qui a décidé que je voulais écrire. Ecrire est un besoin comme manger ou boire, ça ne s’explique pas.

Virginie Despentes commence King Kong théorie par : « J’écris de chez les moches, pour les moches. » Et toi, tu écrirais de chez qui pour qui ? j’écris de chez les vivants pour les morts.

Quels thèmes abordes-tu ? Penses-tu prendre des risques avec certains ? j’écris sur la santé mentale, la dépression, les idées suicidaires, le manque de confiance en soi, le deuil, la fin de vie. J’écris sur la famille, la transmission et l’impact des maltraitances psychologiques par exemple. Il y a un côté très psychologique dans mon travail. Je ne prends pas de risques par rapport à mon public, ça ne crée pas de polémiques particulières. Là où je me mets en danger, c’est ce que ça dit de moi, l’impact de me dévoiler. [As-tu peur d’être lue par ta famille ?] ça a été ma peur principale, que ma famille découvre une facette de mon identité quand j’ai sorti mes deux premiers livres. J’avais peur non pas de l’avis d’un inconnu mais de comment mes proches allaient prendre mes textes. Même si j’ai eu des retours positifs, ça va prendre du temps d’accepter que je ne suis pas en danger avec ma famille.

 

La pratique

As-tu une routine d’écriture en ce moment et si oui laquelle ? non, mon action d’écriture est plutôt chaotique. J’écris n’importe quand, n’importe comment. J’ai une routine sur mon roman fantastique que j’écris sur Scrivener, sinon avec la poésie, les nouvelles, ça part dans tous les sens. Ma routine, c’est de ne pas avoir de routine.

Si tu ne devais garder qu’un seul outil pour écrire ? ce serait un joli carnet avec des pages bien épaisses et un stylo plume. La poésie c’est toujours à l’écrit en premier ; les projets plus longs à l’ordinateur.

Que fais-tu de tes brouillons ? je les garde dans une pochette et je les classe. Je stocke mes carnets et sur mon ordi, j’ai quinze versions de mon roman. Je ne jette jamais rien.

Partages-tu les coulisses de ton travail d’écriture ? je brainstorme avec des proches, j’ai une amie à qui je raconte toutes mes avancées. Sur les réseaux sociaux, c’est plus dur, je n’ai pas de continuité, je change beaucoup de projets. Je n’arrive pas à avoir cette constance de partager un projet de A à Z.

Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui t’a libérée ? pour la poésie, je doute beaucoup moins de mes textes. J’ai arrêté le « bof », je considère que si le texte est là, c’est qu’il avait besoin d’exister, à moi de voir s’il est publiable ou pas.

Le meilleur conseil qu’on t’ai jamais donné pour écrire ? c’est pas que pour l’écriture mais c’est OSE. Un prof de BTS photo disait tout le temps :  « osez ! » J’ai mis du temps à l’appliquer. Lance-toi, t’as déjà l’idée, c’est parti !

 

La traversée du désert

T’est-il arrivé de ne plus écrire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? depuis 2019, même si je fais des pauses, elles sont conscientes. Ce n’est pas une traversée du désert. Comme je te le disais avant, à l’adolescence jusqu’à ma vie de jeune adulte, j’ai arrêté d’écrire en mode loisir. J’ai vécu des gros changements, des ruptures amicales à l’arrivée au lycée et je n’ai plus réussi à me tourner vers l’écriture comme moyen d’expression. Ce n’était plus un acte conscient. Mon obsession est devenue la photographie. Ce n’était plus « faut que je dise mes émotions, mon trop plein » mais « faut que je me souvienne de tout ».

Quelle est ta plus grande difficulté actuelle ? depuis longtemps, c’est d’aller au bout. Ce qui m’en empêche, c’est le perfectionnisme. Si ce n’est pas 100% satisfaisant, je continue.

Comment gères-tu les moments de découragement ? j’essaye de me dire des phrases un peu banales comme « tu vas y arriver, tu l’as déjà fait, tu peux le faire... » J’essaye de m’encourager, de me rassurer, d’invoquer un amas de pensées positives qui me disent que ça ira.

 

L’inspiration

Quel livre aurais-tu aimé écrire ? je suis partagée entre Hunger Games de Suzanne Collins et La Passe-miroir de Christelle Dabos, une tétralogie française. A choisir ce serait plus HG, même si dans une heure j’aurais changé d’avis ! [je sais, cette question est frustrante ! sourire pervers]

Ce soir, c’est un dîner très, très spécial, tu peux y inviter trois auteur.es de toutes époques confondues ? Qui est à table avec toi ? déjà il n’y aurait qu’une seule personne car je n’aime pas les discussions de groupe, j’ai besoin qu’un vrai lien se crée. Ah c’est hyper dur… Je ne sais pas pourquoi elle mais je choisirais Marie-Sabine Roger, c’est une autrice française dont j’adore le style d’écriture et les thèmes qu’elle aborde.

 

La solitude

Continue cette phrase : la solitude pour écrire c’est… un cocon.

Quel est ton rapport à la solitude ? ça représente la majeure partie de ma vie, et en même temps, je ne suis jamais seule car je vis en couple et avec un animal de compagnie… Mais j’aime la solitude.

 

L’ouverture au monde

Edition et/ou autoédition, qu’as-tu exploré ? je n’ai fait que de l’autoédition, je ne suis pas fermée pas à la publication en maison d’édition. J’ai des projets atypiques que j’ai envie de porter seule, à voir si un jour j’ai des projets qui pourraient être destinés à des maisons.

Comment gères-tu les refus ? j’ai eu un refus et un silence pour ma nouvelle, mais ce qui m’angoissait c’était le oui, car tout le projet était déjà construit dans ma tête ! J’ai tenté l’édition classique pour l’aventure mais finalement si une maison me disait oui, ça chamboulait tout mon projet. J’ai presque été soulagée qu’on me dise non.

Quels outils, réseaux, plateformes utilises-tu pour montrer ton travail ? j’utilise Scrivener pour organiser mes textes, Word et InDesign pour la mise en page, Canva pour la couverture et Books on Demand pour l’autoédition (c’est le moins cher que j’ai trouvé permettant d’être catalogué en librairie sans payer.) Pour la comm’, j’utilise Insta et Facebook, peut-être bientôt Threads. J’ai mis du temps à avoir mes premières séances de dédicaces. Je vais en libraire, fais des salons, j’ai rejoint une association d’écrivains en Suisse Normande.

Toi qui écris sur la santé mentale, es-tu à l’aise avec les réseaux sociaux, très décriés pour leur impact négatif à ce sujet ? j’ai clairement l’impression d’être sur les réseaux parce qu’il le faut. Mais j’ai fait de très belles rencontres, ça permet d’avoir des participants à mes ateliers d’écriture… Globalement je m’en passerais bien pour éviter la charge mentale que ça implique. J’ai tenté d’avoir un plan de comm’ mais ça n’a pas tenu. Après je réalise que mes lecteurs ne viennent pas forcément des réseaux sociaux. Pendant le Festival Ecrire à Rennes, j’ai eu un coup de cœur pour plusieurs exposants, ils utilisent les réseaux comme vitrine sans chercher à valoriser leur travail par leurs réseaux.  Je trouve la démarche saine et sereine. Ce qu’on fait c’est avant tout pour nous, si on rencontre son public, c’est génial. Si ça ne marche pas par les réseaux sociaux, c’est que le public est ailleurs. Le plus important c’est la rencontre.

Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la célébrité et l’exposition ? je ne me sentirais pas légitime, je dirais un truc du genre : « vous êtes sûre que vous avez bien lu ? » (rires) Je me sentirais aussi fière et chanceuse d’avoir cette reconnaissance.

 

Légitimité et précarité

Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu réponds quoi ? j’ai une liste d’activités longue comme le bras. Souvent, je réponds « je suis poétesse-écrivaine, photographe et écrivaine-conseil ». La question qui me chatouille est plutôt « est-ce votre activité principale ? » Je répons que oui… [attends, c’est la prochaine question !]

Vis-tu de l’écriture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ?  non je n’en vis pas, je gagne l’équivalent d’un smic. Ça a pris du temps mais aujourd’hui quand j’anime des ateliers d’écriture, je précise que c’est mon métier. Ça permet de se rendre compte qu’il y a une valeur, notamment financière. Sans ça, les gens pensent que je fais ça bénévolement, qu’il n’y a pas besoin d’arriver à l’heure, de finir à l’heure… Si je parle de métier, l’interaction est différente. Mon objectif n’est pas de vivre de l’écriture mais de ne pas retourner au salariat, de rester indépendante. Mon objectif c’est de vivre de ce que j’aime faire, ça va au-delà de l’écriture.

Est-ce que tu assumes de dire « je suis une artiste » ?  je n’osais pas le dire parce que je n’arrivais pas à me considérer comme artiste mais « juste » écrivaine, ça a mis du temps. J’ai fini par me dire « même si je ne me sens pas légitime, je le serais un jour, donc dis que tu es artiste ». C’est un peu mon mantra : fake it until you make it. Maintenant, je me sens artiste oui.

 

La passion

Qu’as-tu fait de plus fou par amour pour l’écriture ? c’est une anecdote hors sujet mais je vais t’en faire part. Au collège, au printemps des poètes, une prof de français a lancé un projet, on avait le droit de ne pas aller en cours, on rentrait dans les salles de classe et on déclamait des poèmes. Pour moi qui suis introvertie, qui ait du mal à me mettre en scène physiquement, c’était une expérience folle ! La chose la plus folle pour l’écriture serait être capable d’aller au-delà de ma timidité pour lire avec mes tripes. Me dépasser pour utiliser ma voix, donner une seconde vie aux mots.

Si je devais mourir ce soir, quel livre me recommanderais-tu à tout prix ? franchement, je te conseillerais pas de lire mais de faire ce qui te plait ! Attends… je me retourne vers mes livres de poésie… Je dirais Partir de Flora Delalande.

Je suis un génie, tu viens de frotter ma lampe et je t’accorde un vœu en lien avec l’écriture. Que me demandes-tu ? que l’écriture ne soit jamais une souffrance.

 

En un mot

Ecrire c’est… ressentir

Pour écrire j’ai besoin de… mots

Si je ne pouvais plus écrire, je… ferais autre chose mais ça fait trois mots. [Accepté 😉 !]

Merci Anne !

Comment découvrir ton travail ?  https://instantsecriture.wordpress.com/

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Flanquer la lumière

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mère à boire, à la fois récit et poésie, aborde l’entrée en maternité et paraitra cette année.

Elle anime des ateliers pour apprendre à transformer une idée en histoire et dénouer les nœuds qui nous empêchent de créer.

Née en 1990 pendant une tempête, elle vit entre Normandie et Bretagne.

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