Fourrager en soi pour retrouver sa boussole intérieure
Je me souviens très bien de ce coup de tête, de ce bouchon de champagne qui pète, paf !, de cet instant où j’ai décidé de quitter mon job il y a quatre ans. J’étais chez mes parents, c’était Noël, il faisait un froid de gueu. Ne sachant pas quoi faire de « mon profil », mon patron m’avait proposé une mutation à Nantes. [Plus tard, je tombais sur une interview de l’actrice Kate Blanchette qui disait : « les femmes puissantes sont toujours celles à qui l’on a dit un jour ‘on ne sait pas quoi faire de toi’ » et ça a mis du jus dans mon réservoir à estime]. J’étais censée préparer une feuille de route pour définir mes nouveaux objectifs. Note le mot “route”, ça a de l’importance pour après. J’ai ouvert un document word, fixé le curseur de la souris qui apparaissait et disparaissait à l’infini; j’étais le chat qui était censé chasser la souris et qui n’avait pas envie de jouer. Indigestion. La chatte avait bouffé trop de rats. J’ai fermé le word et ouvert ma boite mail et écrit à mon patron : « c’est fini, j’arrête. »
Un ou deux jours plus tard, étouffant dans l’ambiance familiale dont les AFNI (Attentes Familiales Non Identifiées) avaient finalement été identifiées, je suis partie me promener en quittant le quartier à pied. Je savais qu’il y avait un bois plus haut mais mes parents - plutôt casaniers - ne m’y avaient jamais emmenée depuis 1996, date d’installation. A ce stade de l’histoire, il est crucial de préciser que j’ai toujours eu un sens de l’orientation catastrophique. Je devais tenir ça de mon père, incapable de retenir le moindre itinéraire et qui un beau matin de juin a mis 20 minutes à réaliser qu’on avait loupé la sortie « gare lorraine-tgv » me faisant royalement louper mon train et m’asseoir sur le remboursement de 120 balles. Tu pourrais me dire « et toi, tu pouvais pas regarder les panneaux ? » mais non, j’ai une réputation génétique à tenir.
J’y pense, je revois la scène et ça me fait sourire. Mon père, ce héros. J’ai à nouveau de la tendresse pour mes parents, de sacrés personnages que je me surprends à mettre en scène dans mes histoires. Ces trois dernières années, j’étais fâchée, très fâchée contre eux mais maintenant ça va mieux, je digère des trucs, je m’attèle à voir mes parents « comme des êtres humains avec leur ombre et leur lumière » dixit la grande Mo, ma thérapeute, une constellation d’étoiles. Elle m’a aidé à comprendre que les parents aiment et merdent. L’un va rarement sans l’autre dans le regard d’un enfant.
Bref, je reviens aux moutons. Au moment, où je décide de vivre ma vie, de décevoir père et mère, de quitter l’autoroute toute tracée avant l’accident fatal de celle qui s’endort au volant, je me mets à explorer les chemins autour de mon quartier. Jamais auparavant, je n’ai eu la curiosité ou l’audace d’y aller, j’avais bien trop peur de me perdre. A bientôt 30 ans, nuage de buée devant et ciel gris au-dessous, je m’aventure dans l’inconnu (sortant mon téléphone toutes les deux minutes pour vérifier le point gps, faut pas déconner non plus).
Que ce soit dans la forêt ou dans ma tête, je veux être capable de m’orienter seule. La synchronie est belle.
En 2022, je rencontre l’ours magique dont je tombe amoureuse. C’est un baroudeur, un grand curieux passionné par le vivant, qui dort mieux à même le sol dans un champ que sur un matelas dans une chambre. Parfois je me dis que je ne suis que son amante car son véritable amour c’est la nature. Faudra qu’on en reparle, j’aime pas passer en deuxième. En tout cas, c’est lui qui m’apprend à lire une carte IGN. Je m’en sors bien du moment que je reste concentrée. Et la concentration est un problème car marcher m’emmène dans des rêves diurnes qui fluidifie ma pensée ; je me sens bien et j’en oublie la carte. J’ai encore besoin de m’entrainer, d’acquérir certains réflexes mais savoir que je suis capable de randonner seule me fortifie.
Et je me demande : est-ce que les gens dotés d’un bon sens de l’orientation savent mieux s’orienter dans leur vie ? J’ai déjà un contre-exemple en tête, une personne de ma famille, gps implanté dans le crâne, dont les choix ne me paraissent pas refléter le summum de l’épanouissement, mais en vrai… qui suis-je pour juger ? Qui on est pour parler de la vie des autres ? De ce qui serait bien ou mal pour quelqu’un ? La seule conclusion qu’on puisse en tirer c’est : « merci mais non merci, moi je ne ferai pas pareil mais si toi, tu le sens, vas-y comme ça. »
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