Il n’y a qu’un seul « il faut » valable sur cette terre. Il faut mourir un jour. Le reste n’a aucune importance.
C’est en quittant mon job de salarié - les horaires, les objectifs, les réunions, les business plan…- que je me suis mise à détester la contrainte. On ne comprend son malheur que lorsque l’on goute au bonheur. Poussée par un vent de liberté, devenir indépendante s’est imposée comme une évidence. Je serai ma propre patronne, définirai un cadre de travail respectueux de mes besoins, travaillant au grès de mes envies. Dévorée par un désir de création mis sous bâche pendant des années, je me lance avec frénésie dans l’écriture d’un roman. Avec mon côté bonne élève disciplinée, je n’aurais aucun mal à aller au bout de la tâche… L’affaire sera bouclée en trois mois. Si, si, si.
Who’s there ? Ne serait-ce pas une petite contrainte, bien cachée dans le fond de ma psyché ? Comment la démasquer ? En tendant l’oreille car la contrainte fait du bruit ; elle se déplace à coups de « il faut ». Il ne faut pas écrire pour le plaisir, il faut écrire pour être publiée ; il faut optimiser, avancer, produire, prouver que tu es artiste, que tu as des idées, que tout le délire est légitime ; il faut terminer ce qu’on commence, être sérieuse, studieuse... A l’époque étant un peu dure de la feuille, je prends tout ça pour de l’ambition.
Je remarque aussi que la contrainte se glisse sournoisement dans les carottes, pas celles qu’on mange mais celles qu’on accroche au bout d’un bâton pour se faire cravacher : allez encore une page et tu pourras aller pisser, allez encore un chapitre et tu pourras aller boire un verre, si tu n’as pas fini la version 1 avant ce WE, tu annules tes plans, non mais oh, bouge-toi le fion…
Un jour ma thérapeute la grande Mo m’a dit :
Kastel, il n’y a qu’un seul « il faut » valable sur cette terre. Il faut mourir un jour. Le reste n’a aucune importance.
Elle m’a invitée à lâcher les carottes, les bâtons, les négo sans fin et travailler à mon « écologie intérieure. » Sujet d’une vie.
Je finis par abandonner mon roman sans l’avoir fait lire à personne. Seule ma patronne (devenu tyran entre temps) relit le premier jet et en a conclut : « c’est de la merde ». Je ne fais plus qu’écrire dans mes carnets, parler dans ma tête et faire des nœuds sur le moindre sujet. 2020 – 2023 : période aride, le sol est sec, rien ne pousse. Les pages blanches de mes journées sans horaire-objectif-ni pression restent blanches. Je m’isole mais on s’en fout, puisque je n’ai toujours pas de contrainte.
Il y a quelques mois, grâce à une amie, je découvre la pensée de Franck Lopvet, un ovni-penseur qui dit :
T’as pas de patron, de mec, de prêt ? Donc t’as rien. Tu es prisonnier de ta liberté. T’as tellement peur de te tromper, de montrer ton imperfection que tu vis les choses dans ta tête. Alors ok tu te trompes jamais mais t’as pas de vie.
Bam ! Ces mots me percutent. Lopvet parle de ramener la contrainte dans sa vie pour « créer du vécu ». Agir donne du sens. On ne fait pas « pour faire », on fait pour se rencontrer, pour exprimer une part de soi et apprendre à se connaître. Exemple : je ne pensais pas que ce CDD de livreuse full of contraintes (planning, horaire, comptes à rendre) m’aiderait comme jamais à développer mon sens de l’orientation, abimant la croyance que « d’instinct s’il faut aller à gauche, je vais à droite. » Non, non je ne suis ni abrutie ni damnée.
Comme dirait Amélie Charcosset la première autrice que j’ai interviewée :
Si l’écriture est solitaire, le processus d’écrire ne l’est pas.
Je décide de sortir de ma bulle et participe à des ateliers d’écriture. L’enjeu est double : explorer les territoires inconnus de mon imaginaire et m’entrainer à lire mes textes devant un public. Je me souviendrais toujours de ce premier atelier dans un bar bondé à une semaine de Noël, de ce moment où je dois lire un texte improvisé en quelques minutes des dizaines d’yeux braqués sur moi. J’ai chaud à mourir, le cœur qui veut sortir, les mains trempées. Quand c’est fini, les gens sont ravis, émus, conquis. Après ce baptême du feu, je n’aurais plus peur des yeux braqués.
Si tous mes projets naissent de la pointe d’un bic, je ne souhaite pas me cantonner au livre. J’ai envie d’explorer d’autres medias comme le podcast et la vidéo. Je fais mes premières armes en montage audio avec le podKastel, un podcast intimiste où je pars « à l’aventure de mes pensées. »
Au début le challenge m’amuse puis me lasse. J’ai besoin d’un autre cadre de travail, d’un enjeu, de 🌶🌶🌶. Ô contrainte ! Reviens à moi ! (Si, si c’est toujours moi qui écris). En cherchant sur internet, je tombe sur un concours de podcasts pour Radio France. Bingo ! J’ai une contrainte de temps, de format et de sélection « l’originalité » qui devra orienter mon travail. Je me lance avec joie et fièvre dans l’exercice. Spontanément, je demande avis et conseils à mes amies. Je mets à jour quelques données perdues dans le désert : on a besoin des autres pour… a peu près tout. L’interdépendance est constante. Ce matin, j’ai candidaté en soumettant mon projet. Peu importe l’issu du concours, je me suis tellement impliquée que je sortirai ce podcast, one way or another. Le concours : une pierre, deux coups.
Il y a une semaine, j’ai commencé pour la première fois un accompagnement pour écrire un scénario avec Nathalie Sejean. Outre la retrouvaille avec mes bonnes vieilles contraintes de thème, de temps et de format, Nathalie m’envoie par mail ressources, conseils et vibes de motivation pour aller au bout de l’aventure. Sur son site, elle compare les artistes à des athlètes ou des entrepreneurs qui ont le même besoin d’être coaché, donnant au passage un coup de tête-balayette-manchette au cliché de l’écrivaine seule, les coudes meurtries par le bord d’un bureau, thermos, trois paires de chaussettes et inspiration tombant du ciel étoilé. STOP. Le 18ème siècle est dépassé.
Bilan ? Atelier, concours, accompagnement… sont autant de cadres emplis de contraintes qui stimulent ma créativité au lieu de l’amputer. Moi qui associais contrainte à perte de liberté, je revois mon jugement. Les cadres de travail proposés par d’autres personnes me font plus facilement passer à l’action. La notion de « jeu », tant chérie à l’âge enfant, reprend du terrain dans mon quotidien d’adulte névrosée. Je retrouve la concentration de mes années étudiantes que je mets cette fois-ci au service de projets de cœur. Chère patronne, continuons sur cette voie.
A bientôt !
Kastel
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