Kessel

9. Entretien avec la chenille de Nicolas G. 🐛

En décembre 2022, j'ai participé à mon tout premier atelier d'écriture. Quelle émotion de lire ses textes devant des inconnu·es ! J'y ai aussi rencontré Nicolas, journaliste de profession, dont la plume m'a touchée. Il a accepté de se laisser interviewer pour ODS et ses réponses - aprÚs sa plume - ont continué de me toucher... Bonne lecture !

Flanquer la lumiĂšre
4 min ⋅ 15/04/2024

Le brise-glace

Ferme les yeux et imagine que lorsque tu Ă©cris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? 

Une chenille qui veut devenir papillon.

 

La genĂšse

Depuis quand Ă©cris-tu ? je dirai depuis que j’ai 9 ans. Il y a les premiers poĂšmes Ă  l’école primaire, ce sont les premiers actes d’écriture un peu fort. Ce sont les tentatives les plus sincĂšres, spontanĂ©es, loin de toutes les inhibitions qui viennent Ă  l’ñge adulte. Mon premier poĂšme Ă©tait sur les optimistes, les bateaux.

Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile d’assumer ton dĂ©sir d’écrire ? c’est compliquĂ© parce que je suis journaliste et travaille dans un univers oĂč l’écriture a une place centrale. Je suis entourĂ© de personnes qui ont un niveau Ă©levĂ©, mon degrĂ© d’exigence a augmentĂ© proportionnellement. Et il y a tous les romans qui me fascinent comme Le cƓur est un chasseur solitaire, un chef d’Ɠuvre de la littĂ©rature amĂ©ricaine ; l’autrice Carson McCullers l’a Ă©crit Ă  l’ñge de 20 ans, ça fout pas mal de complexes ! Je me mets peut-ĂȘtre la barre un peu trop haut.

 

Le sens

Pourquoi Ă©cris-tu ? As-tu conscience du fondement derriĂšre ton Ă©lan d’écriture ? au-delĂ  de l’envie de raconter des histoires, c’est l’envie de renouer avec des ĂȘtres chers qui ont disparu (mon pĂšre, mon meilleur ami). Il y a une envie de faire revivre ces personnes d’une maniĂšre ou d’une autre. Par exemple, j’ai envie de nourrir un de mes personnages avec l’essence de cet ami que j’ai perdu il y a 14 ans.

Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « J’écris de chez les moches, pour les moches. Â» Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? J’écris de chez les personnes peu assurĂ©es pour les personnes peu assurĂ©es. De chez les sensibles, les Ă©corchĂ©s pour les sensibles, les Ă©corchĂ©s


Tu Ă©cris quoi et sur quoi ? j’écris sur la musique, le rapport Ă  l’autre, la relation amoureuse, l’échec
 voilĂ  en vrac. J’essaye de dĂ©buter une nouvelle et si affinitĂ©s un roman.

 

La pratique

OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? il faut vraiment que je sois isolĂ© dans un endroit oĂč il n’y a pas trop de bruit. Sur un petit bureau ou un coin de table, j’ai besoin d’ĂȘtre tranquille.

As-tu une routine d’écriture et si oui laquelle ?  ouf ! Non (rires). Un monsieur disait –  je ne sais plus qui - que « pour Ă©crire, il fallait voler les moments ».

Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais qu’un seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, l’ordinateur ou la machine Ă  Ă©crire ? ma pulsion premiĂšre serait le bic et le carnet, mais ce serait plus sioux de garder l’ordi pour tout stocker.

Que fais-tu de tes brouillons ? je les garde prĂ©cieusement parce que je me dis que peut-ĂȘtre j’y reviendrais. Au pire ils me permettront de voir le chemin parcouru.

Partages-tu les coulisses de ton travail d’écriture ? avec toi, sinon non.

Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui t’a libĂ©rĂ©e ? je ne vois pas, dĂ©solĂ©e.

Le meilleur conseil qu’on t’ai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? Voler toutes les occasions possibles et imaginables.

 

La traversée du désert

T’est-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? tu aurais pu me poser la question Ă  l’envers ! Ma pratique est un peu erratique. Comme je te le disais, le dĂ©sir d’écrire de la fiction est venu avec la perte de personnes proches, c’était une maniĂšre de renouer le contact et d’essayer de saisir pourquoi elles me manquaient si profondĂ©ment. J’ai remisĂ© dans un coin l’écriture pendant trĂšs longtemps. J’écrivais pour le boulot et j’avais dĂ©jĂ  tellement de mal Ă  me sentir lĂ©gitime dans ma pratique professionnelle que j’avais pas la place d’écrire pour moi.

Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? j’ai peur de faire des fautes de goĂ»t stylistiques, des effets un peu lourd, d’aller dans des choses un peu facile. Dans mon travail, je ne supporte pas les personnes qui s’écoutent Ă©crire, qui tombent dans des effets qui n’apportent rien Ă  la comprĂ©hension mais sont lĂ  pour flatter l’ego. [tu veux dire comment trouver ton style sans que ce soit ampoulĂ© ?] Oui et ne pas renoncer Ă  la notion de plaisir sans tomber dans la facilitĂ©. Marier le plaisir et l’exigence.

Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? je suis en train d’apprendre Ă  les gĂ©rer, donc je rĂ©pondrai plus tard Ă  cette question


 

L’inspiration

Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? pfff ! [oui je sais choisir est horrible] Ah non, c’est trĂšs facile ! C’est mon livre de chevet : l’attrape cƓur de Salinger. Pour moi c’est LE chef d’Ɠuvre en termes de sensibilitĂ©, de drĂŽlerie, d’ironie, de regards dĂ©sabusĂ©s sur le monde. Il faut le lire en anglais, si on peut, pardon ça peut paraitre pĂ©dant, mais en français, je trouve qu’on passe Ă  cĂŽtĂ© de la mĂ©lancolie du texte.

Ce soir, c’est un dĂźner trĂšs, trĂšs spĂ©cial, tu peux y inviter trois auteur·es de toutes Ă©poques confondues ? Qui est Ă  table avec toi ? j’adorerais rencontrer Clara Dupont-Monod  - S’adapter, incroyable sur les relations familiales -, Ken Kesey (l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou et un livre que je vais te conseiller : Sometimes a great notion, ce livre a changĂ© mon rapport Ă  la littĂ©rature) et
 je vas pas dire Salinger car c’était un gros taiseux
 Paul Eluard, mon poĂšte prĂ©fĂ©rĂ©.

 

La solitude

Continue cette phrase : la solitude pour Ă©crire c’est
 un mal nĂ©cessaire.

Quel est ton rapport Ă  la solitude en dehors de l’écriture ? j’en ai besoin, je suis quelqu’un d’assez solitaire. J’ai la chance de partager la vie de quelqu’un dont je suis Ă©perdument amoureux, ça n’empĂȘche que j’ai besoin de moments Ă  moi, pour rĂ©flĂ©chir Ă  plein de choses, pour rĂȘver, marcher.

 

L’ouverture au monde

Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? extrĂȘmement mal je pense, c’est vraiment pas mon moteur. L’anonymat est trĂšs confortable. AprĂšs j’espĂšre une forme de reconnaissance bien sĂ»r.

 

Légitimité et précarité

Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu rĂ©ponds quoi ? je suis journaliste.

Est- ce que le statut d’auteur·e est difficile Ă  assumer ? je n’ai pas cette lĂ©gitimitĂ©.

Est-ce que tu te considĂšres comme un « artiste Â» ? pas encore.

Tu ne vis pas de l’écriture mais est-ce que ce serait un objectif ? j’en sais rien
 d’un cĂŽtĂ© ça me fait rĂȘver et en mĂȘme temps c’est peut-ĂȘtre un fantasme car ĂȘtre Ă©crivain avec un grand E, c’est peut-ĂȘtre avoir plein de contraintes que je n’imagine pas. Et travailler dans un collectif ça me plait, j’aime avoir un cadre. Le plaisir que j’ai dans mon travail, c’est de voir les personnes quotidiennement, des personnes pour qui j’ai Ă©normĂ©ment d’admiration. Si je vivais de ça, il faudrait que j’arrive Ă  reconstituer une communautĂ© d’écrivains pour Ă©changer en toute confiance.

 

La passion

Qu’as-tu fait de plus fou par amour pour l’écriture ? participer Ă  un atelier et partager ce que j’ai Ă©crit Ă  des personnes qui me sont totalement inconnues !

Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je t’accorde un vƓu en lien avec l’écriture. Que me demandes-tu ? ma premiĂšre impulsion c’est de m’îter tous mes complexes, mais c‘est peut-ĂȘtre bien d’en avoir
 Ă  petites doses
 pour garder une certaine tenue, une certaine exigence. Disons : me dĂ©sinhiber dans la limite du raisonnable.

 

En un mot

Ecrire c’est
 la musique

Pour Ă©crire j’ai besoin de
 temps

Si je ne pouvais plus écrire, je
 cuisinerais.

Merci Nicolas et bon vent pour la suite !

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...

Flanquer la lumiĂšre

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mĂšre Ă  boire, Ă  la fois rĂ©cit et poĂ©sie, aborde l’entrĂ©e en maternitĂ© et paraitra cette annĂ©e.

Elle anime des ateliers pour apprendre Ă  transformer une idĂ©e en histoire et dĂ©nouer les nƓuds qui nous empĂȘchent de crĂ©er.

NĂ©e en 1990 pendant une tempĂȘte, elle vit entre Normandie et Bretagne.

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