13. Entretien avec l'Ă©cureuil de Claire Larquemain 🐿

J’ai rencontrĂ© Claire en rejoignant un de ses ateliers d’écriture crĂ©ative. Son style d’animation m’a sĂ©duite, la puissance de ses retours sur nos textes m’a bluffĂ©e et j’ai voulu en savoir plus sur la relation qu’entretient cette femme passionnĂ©e (et Ă©ditĂ©e) Ă  l’écriture. Bonne lecture en compagnie d’un nouvel Ă©cureuil !

Flanquer la lumiĂšre
7 min ⋅ 21/10/2024

Le brise-glace

Ferme les yeux et imagine que lorsque tu Ă©cris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? je suis l’écureuil. C’est un animal qui revient pas mal dans ma vie de changements, je le vois en rĂȘve, j’ai fait une sĂ©ance d’hypnose rĂ©cemment et il m’est apparu... L’écureuil stocke pour l‘hiver, trouve ses ressources dans la nature ; ça correspond tellement Ă  mon processus d’écriture oĂč je passe un temps fou Ă  observer le monde, Ă  marcher, oĂč j’ai besoin d’ĂȘtre en connexion avec la nature. Et comme l’écureuil, j’oublie oĂč j’ai stockĂ© mes inspirations.

 

La genĂšse

Depuis quand Ă©cris-tu ? depuis le lycĂ©e Jean-François Millet Ă  Cherbourg, en premiĂšre. J’ai eu une enfance dorĂ©e et je crois qu’au lycĂ©e, j’ai eu mes premiĂšres Ă©gratignures. Je me suis sentie malmenĂ©e par les autres, par le monde. J’étais trĂšs diffĂ©rente de la femme d’aujourd’hui, j’étais introvertie, je rasais les murs et je me suis mise Ă  Ă©crire dans ma chambre. J’avais trois objectifs : avoir mon bac, partir et Ă©crire.

Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile d’assumer ton dĂ©sir d’écrire ? ce qui m’a permis d’assumer, c’est de pousser la porte d’ateliers d’écriture en 2011 Ă  St LĂŽ. J’y suis allĂ©e en dilettante, car j’avais mis de cĂŽtĂ© l’écriture dans ma vie : j’étais enceinte, je me construisais en tant que femme et future maman. Au fur et Ă  mesure des ateliers, de comprendre que les autres attendaient mes textes
 ça m’a donnĂ© envie de saisir cette lĂ©gitimitĂ© !

 

Le sens

Pourquoi Ă©cris-tu ? As-tu conscience du fondement derriĂšre ton Ă©lan d’écriture ? j’écris parce que c’est un pouvoir pour deux raisons. PremiĂšrement, quand on est artiste, on est lĂ©gitime pour exprimer sa propre vision du monde ; on doit partager aux autres d’autres versions du monde, utiliser son don, quelle que soit sa pratique artistique. Et deuxiĂšme raison : je trouve dans l’écriture une utilitĂ© publique. Ecrivant des tĂ©moignages, je permets Ă  d‘autres personnes d’exprimer des messages alors qu’elles n’en sont pas capables. C’est un pouvoir vertueux, qui n’est pas liĂ© Ă  l’argent ou Ă  la cĂ©lĂ©britĂ©.

Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « J’écris de chez les moches, pour les moches. Â» Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? oh mon dieu ! C’est trop dur comme question ! (rires) Attends, je peux faire une recherche Google sur un mot ? [Bien sĂ»r] J’écris de chez les Ă©gratignĂ©s pour ceux/celles qui croient que tout est possible.

Tu Ă©cris quoi et sur quoi ? j’écris ce que j’appelle de la « poĂ©sie-impro Â». Tu fais un truc, tu vois quelque chose et tu es traversĂ©*e par une fulgurance de mots, j’appelle ça de l’impro. Je poste directement sur les rĂ©seaux ces poĂšmes « crachĂ©s Â». Je consacre aussi mon temps Ă  Ă©crire les gens, je travaille pour Ouest France, la section Portraits et j’écris des livres tĂ©moignages publiĂ©s chez City Editions. Enfin j’écris des to-do list, beaucoup.

Penses-tu prendre des risques avec certains sujets ? pas avec les portraits mais plutĂŽt les poĂšmes. Il y a quelque chose de tellement spontanĂ© dans cette impro-poĂ©tique, qu’il y a aussi quelques secondes de regret Ă  chaque fois oĂč je me dis « lĂ  je mets mon cƓur Ă  nu Â». Je suis trĂšs prĂ©occupĂ©e par le jugement des autres, j’ai Ă©tĂ© cataloguĂ©e comme quelqu’un de trop sensible, trop Ă©corchĂ©e. J’ai cette petite piqĂ»re Ă  chaque fois que je partage un texte personnel.

 

La pratique

OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? j’allais te dire peu importe l’endroit tant que ça pique mais c’est pas vrai. LĂ , je peux ĂȘtre piquĂ©e et te dire on arrĂȘte, faut que j’écrive. Mais je vois bien que j’ai besoin de silence et que j’écris mieux le soir ou tard dans la nuit. Ce que j’aime maintenant, c’est avoir des weekends chez moi pas maquillĂ©e, pas coiffĂ©e, juste les dents lavĂ©es, Ă  Ă©crire non-stop
 J’adore faire ça, j’adore cette frĂ©nĂ©sie de l’écriture oĂč tu ne ressens pas le besoin de boire, manger, oĂč aller aux toilettes est une vraie perte de temps. J’aime pousser le truc jusque-lĂ .

Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais qu’un seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, l’ordinateur ou la machine Ă  Ă©crire ? alors lĂ  c’est pas possible ! Le cƓur te dit le papier et le crayon, l’écriture manuscrite mais la tĂȘte te dit l’ordinateur pour aller au bout, les envoyer Ă  un Ă©diteur. [Donc tu ne choisis pas ? tu as le droit ] Non, je ne choisis pas (rires).

Que fais-tu de tes brouillons ? je garde tout ! C’est compliquĂ©, j’ai un tiroir rempli de brouillons et de carnets. Faudrait que je les mettre dans un carton, les monter au grenier mais c’est une dĂ©chirure.

Partages-tu les coulisses de ton travail d’écriture Ă  tes amis, sur les rĂ©seaux ? j’ai essayĂ©, je suis trĂšs suivie sur les rĂ©seaux sociaux et j’ai la chance de connaitre les gens qui me suivent. Ça va avec ma dĂ©marche de montrer que l’écriture est accessible Ă  tous mais je trouve que c’est hyper dur. [Pourquoi ?] Je ne sais pas quoi montrer d’intĂ©ressant ! Parfois je prends en photo ma tasse et mon ordi, mais bon
 RĂ©cemment, une jeune fille m’a demandĂ© de la prendre en stage et j’ai mis une semaine Ă  lui rĂ©pondre, me demandant : « mais qu’est-ce que je peux lui montrer de mon quotidien ? Â»

Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui t’a libĂ©rĂ©e ? oui forcĂ©ment ! Depuis le lycĂ©e, j’ai un rapport Ă  l’écriture qui est d’exprimer la douleur. La derniĂšre grosse claque de ma vie m’a faite Ă©crire La cabane, un recueil de poĂ©sie qui raconte l’abandon conjugal. C’est un livre sur la rĂ©silience. [Donc ce que tu as abandonnĂ©, c’est ?] J’ai abandonnĂ© d’écrire, de pleurer d’avoir Ă©crit et de me coucher Ă  21h.

Le meilleur conseil qu’on t’ai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? il est de Jean-Pierre Cannet, un auteur de théùtre, qui m’a fait Ă©crire en atelier d’écriture, on est devenu ami. Il m’a dit de « prendre des chemins de braise Â». [C’est-Ă -dire ?] D’ĂȘtre audacieux*se dans sa dĂ©marche d’écrivain*e. Par exemple, pour le roman que j‘espĂšre publier, je suis allĂ©e explorer la sensualitĂ© en littĂ©rature ; je voulais parler de sexualitĂ©, de rapport sexuel et j’ai cherchĂ© trĂšs longtemps les mots, les tournures pour ne pas tomber dans l’érotisme ou le vulgaire
 Je voulais trouver mes mots Ă  moi.

 

La traversée du désert

T’est-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? non jamais.

Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? ah la la comment l’exprimer ! Je le sais mais comment mettre les mots lĂ -dessus
 Elle est liĂ©e Ă  la lĂ©gitimitĂ© [malgrĂ© le fait d’avoir Ă©tĂ© publiĂ©e ?] Non ça, ça ne veut rien dire ! J’ai mis 4 ans Ă  arriver au bout de mon rĂȘve : Ă©crire un roman. Il y a eu 7 ou 8 moutures ; Ă  chaque fois que j’ai cru finir, j’ai tout dĂ©fait. J’ai cru abandonner. Publier un roman, on sait aujourd’hui que c’est 0,06% de chance donc autant jouer au loto ! J’ai dĂ» m’interroger sur le sens de tout ça : quel est l’intĂ©rĂȘt de mettre 4 ans de sa vie pour Ă©crire un texte qui va rester dans un tiroir ? La difficultĂ© c’est peut-ĂȘtre de me sentir plus humble : “meuf, t’écris parce que tu aimes ça, pas pour la cĂ©lĂ©britĂ©, pas pour le nom sur la couverture”. Mais si j’écris, je veux que ce message soit connu.

Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? l’alcool ! (rires) Non je gĂšre pas. Je pense que je rĂ©flĂ©chis beaucoup Ă  ma vie et Ă  mon parcours, je n’écris pas des livres sans raison.

 

L’inspiration

Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? j’aurais aimĂ© Ă©crire La douleur de Marguerite Duras. Elle explore le thĂšme de l’attente (celle de son mari envoyĂ© en camp). Quand son mari revient, elle va trĂšs loin dans son Ă©criture, elle sait ĂȘtre crue. C’est un livre fracassant.

La relecture

Quelle est ta relation Ă  la faute (d’orthographe, grammaticale, de frappe
) ? apporter trop d’attention Ă  son orthographe, sa grammaire n’est pas bĂ©nĂ©fique pour sa crĂ©ativitĂ©. C’est aussi pour ça que j’anime des ateliers et que j’adore participer en milieu scolaire, dĂšs que j’arrive, je dis : « on oublie cette partie-lĂ  Â». Je ne me pose absolument pas ces questions quand j’écris, mais quand je corrige bien sĂ»r.

As-tu besoin de faire relire tes Ă©crits et si oui par qui ? j’ai ressenti le besoin de faire lire Ă  des proches mais suffisamment Ă©loignĂ©s de moi (rires). Je cherche de la confiance, quoique j’écrive, il y a toujours beaucoup de moi, je ne veux pas m’exposer au premier venu, j’ai une certaine pudeur. Je ne peux pas non plus me contenter d’un « j’aime, j’aime pas Â». Je choisis des ami*es qui ont une culture littĂ©raire et qui sont suffisamment dĂ©complexĂ©*es, ouvert*es d’esprit pour ne pas juger ce que j’écris. Je leur demande de me noter leurs questionnements, leurs impressions au fil de la lecture pour voir si ça tient la route, si l’effet que je veux produire est lĂ . Et des fois, je suis super surprise des retours.

 

La solitude

Continue cette phrase : la solitude pour Ă©crire c’est
 d’avoir un chat sur les genoux.

Quel est ton rapport Ă  la solitude en gĂ©nĂ©ral ? je suis en conflit avec la solitude. J’ai fait le choix d’ĂȘtre cĂ©libataire ; l’indĂ©pendance du fĂ©minin est trĂšs importante pour moi mais par moments, je suis accablĂ©e de solitude et je le vis mal. C‘est paradoxal car je suis trĂšs entourĂ©e et je n’explique pas ce sentiment de profonde solitude.

 

L’ouverture au monde

Est-ce que c’est difficile d’envoyer ton manuscrit Ă  un Ă©diteur ? oh oui parce qu’il n’y a pas que le manuscrit ! Qu’est-ce qu’il faut mettre dans la note d’accompagnement ? Faut-il une bio ? etc

Edition et/ou autoĂ©dition, qu’as-tu explorĂ© ? l’édition. J’ai une culture du livre comme un principe. Pour moi le livre c’est une chaine vertueuse avec des mĂ©tiers qui dĂ©pendent les uns des autres (auteur, Ă©diteur, diffuseur, libraire
) et il me manque quelque chose dans l’autoĂ©dition. Et puis on met tellement d’énergie dans notre projet littĂ©raire, je ne me vois pas aussi aller diffuser mon livre, gĂ©rer l’impression, le budget
 Je ne m’en sens pas capable.

Quels autres outils, rĂ©seaux, plateformes utilises-tu pour parler de ton travail ? Instagram est le canal principal et mon blog. J’ai fait une newsletter aussi.

Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? Je ne me suis jamais posĂ©e la question, je pense que ça ne serait pas possible (rires). Je ne sais pas. Me connaissant, je ne sais pas dire non et j’adore parler avec les gens, donc si on m’arrĂȘtait sur le trajet de la boulangerie, je n’aurais jamais de pain chez moi !

Légitimité et précarité

Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu rĂ©ponds quoi ? je rĂ©ponds « je suis auteure avec un e Â» et quand je dis ça, les gens me disent « ah oui vous ĂȘtes Ă©crivain Â». Et je n’arrive pas Ă  dire Ă©crivain.

Est-ce que le statut d’auteur*e est difficile Ă  assumer ?  non.

Est-ce que tu te considĂšres comme un*e « artiste Â» ? non, et je pense Ă  cet ami qui me dit souvent « toi tu es une artiste ! » Quand je dis « auteure Â», ça Ă©voque des fantasmes, les gens sont fascinĂ©s. Mais en vrai j’ai pas l’impression d’ĂȘtre une artiste si je me compare Ă  des crĂ©atifs de ouf comme Frida Kahlo.

Comment dĂ©finirais-tu un*e artiste ? pour moi c’est celui ou celle qui va transmettre sa propre interprĂ©tation du monde. DerriĂšre ce mot, je mets le mot « frĂ©nĂ©sie Â». Je te parlais de mes weekends Ă  Ă©crire en pyjama, je pense qu’un artiste c’est toute sa vie, au dĂ©triment de tout, sa santĂ©, son hygiĂšne, ses ami*es. J’associe beaucoup l’artiste Ă  un Ă©corchĂ©.

Vis-tu de l’écriture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ? j’ai une rĂ©munĂ©ration liĂ©e Ă  des commandes d’éditeur mais insuffisante pour vivre une annĂ©e complĂšte. Je ne touche quasiment pas de droits d’auteur ; ça m’a fait marrer quand j’ai gagnĂ© quelques centimes avec mon recueil de poĂ©sie. L’option que j’ai trouvĂ©e c’est de dĂ©velopper des services autour de l’écriture. Aujourd’hui l’écriture, c’est ma vie complĂšte, mais c’est un objectif entrepreneurial pas d’auteure.

La passion

Qu’as-tu fait de plus fou par amour pour l’écriture ? explorer la sexualitĂ©, la sensualitĂ© par l’écriture. Ça a Ă©tĂ© fou pour moi qui suis quelqu’un de trĂšs pudique, qui ai reçu une Ă©ducation Ă  l’ancienne oĂč la sexualitĂ© Ă©tait tabou. C’est un challenge d’écrire un roman sur fond d’histoire amoureuse et d’aller jusqu’à parler du plaisir sexuel chez la femme. Si mon livre sort, je ne sais toujours pas comment je l’assumerais


Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je t’accorde un vƓu en lien avec l’écriture. Que me demandes-tu ? je te demande que mon roman soit publiĂ© chez l’Iconoclaste.

En un mot

Ecrire c’est
 partager

Pour Ă©crire j’ai besoin de
 ma sensibilitĂ©

Si je ne pouvais plus écrire, je
 créerais des podcasts

Comment dĂ©couvrir ton travail ? 

Instagram @claire_ecriture_redaction

Page fnac.com : Claire Larquemain pour la liste de mes livres

Un coup de cƓur rĂ©cent Ă  nous partager ? 

Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andréa.

Merci Claire !

Kastel Ka

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Flanquer la lumiĂšre

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mĂšre Ă  boire, Ă  la fois rĂ©cit et poĂ©sie, aborde l’entrĂ©e en maternitĂ© et paraitra cette annĂ©e.

Elle anime des ateliers pour apprendre Ă  transformer une idĂ©e en histoire et dĂ©nouer les nƓuds qui nous empĂȘchent de crĂ©er.

NĂ©e en 1990 pendant une tempĂȘte, elle vit entre Normandie et Bretagne.

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