Jâai rencontrĂ© Claire en rejoignant un de ses ateliers dâĂ©criture crĂ©ative. Son style dâanimation mâa sĂ©duite, la puissance de ses retours sur nos textes mâa bluffĂ©e et jâai voulu en savoir plus sur la relation quâentretient cette femme passionnĂ©e (et Ă©ditĂ©e) Ă lâĂ©criture. Bonne lecture en compagnie dâun nouvel Ă©cureuil !
Le brise-glace
Ferme les yeux et imagine que lorsque tu Ă©cris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? je suis lâĂ©cureuil. Câest un animal qui revient pas mal dans ma vie de changements, je le vois en rĂȘve, jâai fait une sĂ©ance dâhypnose rĂ©cemment et il mâest apparu... LâĂ©cureuil stocke pour lâhiver, trouve ses ressources dans la nature ; ça correspond tellement Ă mon processus dâĂ©criture oĂč je passe un temps fou Ă observer le monde, Ă marcher, oĂč jâai besoin dâĂȘtre en connexion avec la nature. Et comme lâĂ©cureuil, jâoublie oĂč jâai stockĂ© mes inspirations.
La genĂšse
Depuis quand Ă©cris-tu ? depuis le lycĂ©e Jean-François Millet Ă Cherbourg, en premiĂšre. Jâai eu une enfance dorĂ©e et je crois quâau lycĂ©e, jâai eu mes premiĂšres Ă©gratignures. Je me suis sentie malmenĂ©e par les autres, par le monde. JâĂ©tais trĂšs diffĂ©rente de la femme dâaujourdâhui, jâĂ©tais introvertie, je rasais les murs et je me suis mise Ă Ă©crire dans ma chambre. Jâavais trois objectifs : avoir mon bac, partir et Ă©crire.
Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile dâassumer ton dĂ©sir dâĂ©crire ? ce qui mâa permis dâassumer, câest de pousser la porte dâateliers dâĂ©criture en 2011 Ă St LĂŽ. Jây suis allĂ©e en dilettante, car jâavais mis de cĂŽtĂ© lâĂ©criture dans ma vie : jâĂ©tais enceinte, je me construisais en tant que femme et future maman. Au fur et Ă mesure des ateliers, de comprendre que les autres attendaient mes textes⊠ça mâa donnĂ© envie de saisir cette lĂ©gitimitĂ© !
Le sens
Pourquoi Ă©cris-tu ? As-tu conscience du fondement derriĂšre ton Ă©lan dâĂ©criture ? jâĂ©cris parce que câest un pouvoir pour deux raisons. PremiĂšrement, quand on est artiste, on est lĂ©gitime pour exprimer sa propre vision du monde ; on doit partager aux autres dâautres versions du monde, utiliser son don, quelle que soit sa pratique artistique. Et deuxiĂšme raison : je trouve dans lâĂ©criture une utilitĂ© publique. Ecrivant des tĂ©moignages, je permets Ă dâautres personnes dâexprimer des messages alors quâelles nâen sont pas capables. Câest un pouvoir vertueux, qui nâest pas liĂ© Ă lâargent ou Ă la cĂ©lĂ©britĂ©.
Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « JâĂ©cris de chez les moches, pour les moches. » Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? oh mon dieu ! Câest trop dur comme question ! (rires) Attends, je peux faire une recherche Google sur un mot ? [Bien sĂ»r] JâĂ©cris de chez les Ă©gratignĂ©s pour ceux/celles qui croient que tout est possible.
Tu Ă©cris quoi et sur quoi ? jâĂ©cris ce que jâappelle de la « poĂ©sie-impro ». Tu fais un truc, tu vois quelque chose et tu es traversĂ©*e par une fulgurance de mots, jâappelle ça de lâimpro. Je poste directement sur les rĂ©seaux ces poĂšmes « crachĂ©s ». Je consacre aussi mon temps Ă Ă©crire les gens, je travaille pour Ouest France, la section Portraits et jâĂ©cris des livres tĂ©moignages publiĂ©s chez City Editions. Enfin jâĂ©cris des to-do list, beaucoup.
Penses-tu prendre des risques avec certains sujets ? pas avec les portraits mais plutĂŽt les poĂšmes. Il y a quelque chose de tellement spontanĂ© dans cette impro-poĂ©tique, quâil y a aussi quelques secondes de regret Ă chaque fois oĂč je me dis « lĂ je mets mon cĆur Ă nu ». Je suis trĂšs prĂ©occupĂ©e par le jugement des autres, jâai Ă©tĂ© cataloguĂ©e comme quelquâun de trop sensible, trop Ă©corchĂ©e. Jâai cette petite piqĂ»re Ă chaque fois que je partage un texte personnel.
La pratique
OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? jâallais te dire peu importe lâendroit tant que ça pique mais câest pas vrai. LĂ , je peux ĂȘtre piquĂ©e et te dire on arrĂȘte, faut que jâĂ©crive. Mais je vois bien que jâai besoin de silence et que jâĂ©cris mieux le soir ou tard dans la nuit. Ce que jâaime maintenant, câest avoir des weekends chez moi pas maquillĂ©e, pas coiffĂ©e, juste les dents lavĂ©es, Ă Ă©crire non-stop⊠Jâadore faire ça, jâadore cette frĂ©nĂ©sie de lâĂ©criture oĂč tu ne ressens pas le besoin de boire, manger, oĂč aller aux toilettes est une vraie perte de temps. Jâaime pousser le truc jusque-lĂ .
Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais quâun seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, lâordinateur ou la machine Ă Ă©crire ? alors lĂ câest pas possible ! Le cĆur te dit le papier et le crayon, lâĂ©criture manuscrite mais la tĂȘte te dit lâordinateur pour aller au bout, les envoyer Ă un Ă©diteur. [Donc tu ne choisis pas ? tu as le droit ] Non, je ne choisis pas (rires).
Que fais-tu de tes brouillons ? je garde tout ! Câest compliquĂ©, jâai un tiroir rempli de brouillons et de carnets. Faudrait que je les mettre dans un carton, les monter au grenier mais câest une dĂ©chirure.
Partages-tu les coulisses de ton travail dâĂ©criture Ă tes amis, sur les rĂ©seaux ? jâai essayĂ©, je suis trĂšs suivie sur les rĂ©seaux sociaux et jâai la chance de connaitre les gens qui me suivent. Ăa va avec ma dĂ©marche de montrer que lâĂ©criture est accessible Ă tous mais je trouve que câest hyper dur. [Pourquoi ?] Je ne sais pas quoi montrer dâintĂ©ressant ! Parfois je prends en photo ma tasse et mon ordi, mais bon⊠RĂ©cemment, une jeune fille mâa demandĂ© de la prendre en stage et jâai mis une semaine Ă lui rĂ©pondre, me demandant : « mais quâest-ce que je peux lui montrer de mon quotidien ? »
Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui tâa libĂ©rĂ©e ? oui forcĂ©ment ! Depuis le lycĂ©e, jâai un rapport Ă lâĂ©criture qui est dâexprimer la douleur. La derniĂšre grosse claque de ma vie mâa faite Ă©crire La cabane, un recueil de poĂ©sie qui raconte lâabandon conjugal. Câest un livre sur la rĂ©silience. [Donc ce que tu as abandonnĂ©, câest ?] Jâai abandonnĂ© dâĂ©crire, de pleurer dâavoir Ă©crit et de me coucher Ă 21h.
Le meilleur conseil quâon tâai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? il est de Jean-Pierre Cannet, un auteur de théùtre, qui mâa fait Ă©crire en atelier dâĂ©criture, on est devenu ami. Il mâa dit de « prendre des chemins de braise ». [Câest-Ă -dire ?] DâĂȘtre audacieux*se dans sa dĂ©marche dâĂ©crivain*e. Par exemple, pour le roman que jâespĂšre publier, je suis allĂ©e explorer la sensualitĂ© en littĂ©rature ; je voulais parler de sexualitĂ©, de rapport sexuel et jâai cherchĂ© trĂšs longtemps les mots, les tournures pour ne pas tomber dans lâĂ©rotisme ou le vulgaire⊠Je voulais trouver mes mots Ă moi.
La traversée du désert
Tâest-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? non jamais.
Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? ah la la comment lâexprimer ! Je le sais mais comment mettre les mots lĂ -dessus⊠Elle est liĂ©e Ă la lĂ©gitimitĂ© [malgrĂ© le fait dâavoir Ă©tĂ© publiĂ©e ?] Non ça, ça ne veut rien dire ! Jâai mis 4 ans Ă arriver au bout de mon rĂȘve : Ă©crire un roman. Il y a eu 7 ou 8 moutures ; Ă chaque fois que jâai cru finir, jâai tout dĂ©fait. Jâai cru abandonner. Publier un roman, on sait aujourdâhui que câest 0,06% de chance donc autant jouer au loto ! Jâai dĂ» mâinterroger sur le sens de tout ça : quel est lâintĂ©rĂȘt de mettre 4 ans de sa vie pour Ă©crire un texte qui va rester dans un tiroir ? La difficultĂ© câest peut-ĂȘtre de me sentir plus humble : âmeuf, tâĂ©cris parce que tu aimes ça, pas pour la cĂ©lĂ©britĂ©, pas pour le nom sur la couvertureâ. Mais si jâĂ©cris, je veux que ce message soit connu.
Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? lâalcool ! (rires) Non je gĂšre pas. Je pense que je rĂ©flĂ©chis beaucoup Ă ma vie et Ă mon parcours, je nâĂ©cris pas des livres sans raison.
Lâinspiration
Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? jâaurais aimĂ© Ă©crire La douleur de Marguerite Duras. Elle explore le thĂšme de lâattente (celle de son mari envoyĂ© en camp). Quand son mari revient, elle va trĂšs loin dans son Ă©criture, elle sait ĂȘtre crue. Câest un livre fracassant.
La relecture
Quelle est ta relation Ă la faute (dâorthographe, grammaticale, de frappeâŠ) ? apporter trop dâattention Ă son orthographe, sa grammaire nâest pas bĂ©nĂ©fique pour sa crĂ©ativitĂ©. Câest aussi pour ça que jâanime des ateliers et que jâadore participer en milieu scolaire, dĂšs que jâarrive, je dis : « on oublie cette partie-là ». Je ne me pose absolument pas ces questions quand jâĂ©cris, mais quand je corrige bien sĂ»r.
As-tu besoin de faire relire tes Ă©crits et si oui par qui ? jâai ressenti le besoin de faire lire Ă des proches mais suffisamment Ă©loignĂ©s de moi (rires). Je cherche de la confiance, quoique jâĂ©crive, il y a toujours beaucoup de moi, je ne veux pas mâexposer au premier venu, jâai une certaine pudeur. Je ne peux pas non plus me contenter dâun « jâaime, jâaime pas ». Je choisis des ami*es qui ont une culture littĂ©raire et qui sont suffisamment dĂ©complexĂ©*es, ouvert*es dâesprit pour ne pas juger ce que jâĂ©cris. Je leur demande de me noter leurs questionnements, leurs impressions au fil de la lecture pour voir si ça tient la route, si lâeffet que je veux produire est lĂ . Et des fois, je suis super surprise des retours.
La solitude
Continue cette phrase : la solitude pour Ă©crire câest⊠dâavoir un chat sur les genoux.
Quel est ton rapport Ă la solitude en gĂ©nĂ©ral ? je suis en conflit avec la solitude. Jâai fait le choix dâĂȘtre cĂ©libataire ; lâindĂ©pendance du fĂ©minin est trĂšs importante pour moi mais par moments, je suis accablĂ©e de solitude et je le vis mal. Câest paradoxal car je suis trĂšs entourĂ©e et je nâexplique pas ce sentiment de profonde solitude.
Lâouverture au monde
Est-ce que câest difficile dâenvoyer ton manuscrit Ă un Ă©diteur ? oh oui parce quâil nây a pas que le manuscrit ! Quâest-ce quâil faut mettre dans la note dâaccompagnement ? Faut-il une bio ? etc
Edition et/ou autoĂ©dition, quâas-tu explorĂ© ? lâĂ©dition. Jâai une culture du livre comme un principe. Pour moi le livre câest une chaine vertueuse avec des mĂ©tiers qui dĂ©pendent les uns des autres (auteur, Ă©diteur, diffuseur, libraireâŠ) et il me manque quelque chose dans lâautoĂ©dition. Et puis on met tellement dâĂ©nergie dans notre projet littĂ©raire, je ne me vois pas aussi aller diffuser mon livre, gĂ©rer lâimpression, le budget⊠Je ne mâen sens pas capable.
Quels autres outils, rĂ©seaux, plateformes utilises-tu pour parler de ton travail ? Instagram est le canal principal et mon blog. Jâai fait une newsletter aussi.
Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? Je ne me suis jamais posĂ©e la question, je pense que ça ne serait pas possible (rires). Je ne sais pas. Me connaissant, je ne sais pas dire non et jâadore parler avec les gens, donc si on mâarrĂȘtait sur le trajet de la boulangerie, je nâaurais jamais de pain chez moi !
Légitimité et précarité
Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu rĂ©ponds quoi ? je rĂ©ponds « je suis auteure avec un e » et quand je dis ça, les gens me disent « ah oui vous ĂȘtes Ă©crivain ». Et je nâarrive pas Ă dire Ă©crivain.
Est-ce que le statut dâauteur*e est difficile Ă assumer ? non.
Est-ce que tu te considĂšres comme un*e « artiste » ? non, et je pense Ă cet ami qui me dit souvent « toi tu es une artiste ! » Quand je dis « auteure », ça Ă©voque des fantasmes, les gens sont fascinĂ©s. Mais en vrai jâai pas lâimpression dâĂȘtre une artiste si je me compare Ă des crĂ©atifs de ouf comme Frida Kahlo.
Comment dĂ©finirais-tu un*e artiste ? pour moi câest celui ou celle qui va transmettre sa propre interprĂ©tation du monde. DerriĂšre ce mot, je mets le mot « frĂ©nĂ©sie ». Je te parlais de mes weekends Ă Ă©crire en pyjama, je pense quâun artiste câest toute sa vie, au dĂ©triment de tout, sa santĂ©, son hygiĂšne, ses ami*es. Jâassocie beaucoup lâartiste Ă un Ă©corchĂ©.
Vis-tu de lâĂ©criture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ? jâai une rĂ©munĂ©ration liĂ©e Ă des commandes dâĂ©diteur mais insuffisante pour vivre une annĂ©e complĂšte. Je ne touche quasiment pas de droits dâauteur ; ça mâa fait marrer quand jâai gagnĂ© quelques centimes avec mon recueil de poĂ©sie. Lâoption que jâai trouvĂ©e câest de dĂ©velopper des services autour de lâĂ©criture. Aujourdâhui lâĂ©criture, câest ma vie complĂšte, mais câest un objectif entrepreneurial pas dâauteure.
La passion
Quâas-tu fait de plus fou par amour pour lâĂ©criture ? explorer la sexualitĂ©, la sensualitĂ© par lâĂ©criture. Ăa a Ă©tĂ© fou pour moi qui suis quelquâun de trĂšs pudique, qui ai reçu une Ă©ducation Ă lâancienne oĂč la sexualitĂ© Ă©tait tabou. Câest un challenge dâĂ©crire un roman sur fond dâhistoire amoureuse et dâaller jusquâĂ parler du plaisir sexuel chez la femme. Si mon livre sort, je ne sais toujours pas comment je lâassumeraisâŠ
Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je tâaccorde un vĆu en lien avec lâĂ©criture. Que me demandes-tu ? je te demande que mon roman soit publiĂ© chez lâIconoclaste.
En un mot
Ecrire câest⊠partager
Pour Ă©crire jâai besoin de⊠ma sensibilitĂ©
Si je ne pouvais plus écrire, je⊠créerais des podcasts
Comment découvrir ton travail ?
Instagram @claire_ecriture_redaction
Page fnac.com : Claire Larquemain pour la liste de mes livres
Un coup de cĆur rĂ©cent Ă nous partager ?
Veiller sur elle de Jean-Baptiste Andréa.
Merci Claire !
Kastel Ka
Lâodeur du soleil est une newsletter 100% gratuite, pondue et envoyĂ©e avec coeur. Si le contenu vous nourrit, vous pouvez me soutenir en faisant un don ici (jâaccepte les montants Ă 6 chiffres) ou en mâenvoyant des doux mots en rĂ©pondant Ă ce mail, ça fait toujours zizir.
Pour faire un tour sur mon site, câest par iciâŠ
...